Un monde loin d’être parfait


En ce début 2007, le Jauffret mis à part, le livre français dont on parle le plus est Le dernier monde de Céline Minard, un « grand roman » selon Les Inrocks, qui évoquerait Dick et Ballard. Jaume Roiq Stevens est un astronaute qui refuse d’évacuer en même temps que ses compagnons la station spatiale à la suite d’un incident qu’il juge mineur. De là-haut, il est témoin d’étranges évènements sur terre et est finalement confronté au silence radio absolu. Après une périlleuse descente solitaire, il débarque dans une Floride où les être humains ont disparu, peuplée seulement d’animaux. La curiosité m’a poussé vers ce livre, et je dois bien dire que ce n’est pas le chef-d’œuvre annoncé.

Pire même : il faudra du courage pour arriver à bout des 130 premières pages. Elles sont épouvantablement écrites à la première personne, type monologue interne hystérique d’un Stevens ayant l’épaisseur psychologique d’une feuille de papier cigarette. Voilà qui évoque en moi les fictions adolescentes que j’essayais tant bien que mal de mener à bout il y a dix ans et que j’ai eu la bonne idée de balancer au bac. Une fois plus ou moins accoutumé à ce ton, il faut encore subir Stevens pontifiant sur l’Homme qui est méchant avec la nature (même pas de quoi réussir philosophie bateau 101) ou sur les Américains qui sont quand même des grands cons (quand on lit certaines des réflexions de Stevens, on comprend immédiatement que seul un européen pouvait écrire pareilles banalités). En comparant la suite du roman à cette partie, on se dit que la différence est tellement énorme que cela devait être fait par Minard de façon très consciente. Accordons-lui le bénéficie du doute donc, mais je ne peux m’empêcher de penser que c’est de l’auto-sabotage.

Cette partie absolument horripilante prend fin lorsque Stevens, après avoir vu le moment exact de la disparition de l’Homme sur les bandes de surveillance d’un centre commercial, visité Houston et s’être rendu compte dans une base russe d’espionnage de communications qu’il n’y avait plus rien à espionner, prend conscience qu’il est le seul, l’ultime survivant. Sombrant petit à petit dans la folie, atteint d’une sorte de schizophrénie qui lui fait s’inventer des compagnons pour combattre la solitude, il se lance dans une croisière quichottienne où les moulins sont remplacés par des barrages.

Dès lors, ce n’est plus Stevens qui est le narrateur, mais bien les innombrables compères qu’il s’invente. Stevens n’est plus je et se fait il. La langue change du tout au tout, pareil pour les pensées. Tout d’un coup, c’est le débarquement dans ce Dernier monde de la littérature. Ça ne tacheronne plus, ça écrit et ça réfléchit. Et voilà qu’on commence à comprendre ce qui a pu plaire. Céline Minard a un style propre. Difficile de le définir : ce sont des tournures de phrases étranges, des métaphores surprenantes. Pas d’académisme, mais une voix et une musique propre qui à elle seule mérite qu’on jette un œil attentif au livre. Ce qui sépare aussi Minard de la plupart de ses contemporains est une maîtrise de tout un ensemble de domaines, lui permettant des évocations scientifiques, religieuses, mythologiques, biologiques, ethnologiques sans jamais donner dans le pédant.

Si j’ai un reproche à faire à ce deuxième roman, à cette entrée reportée de la littérature dans le texte de Minard, il concerne l’utilisation des doubles mentaux de Stevens. Certes, c’est grâce à eux que le livre décolle et c’est une belle invention qui dynamise et dépolarise la narration, mais, petit à petit, on sent le truc d’écriture utilisé justement pour faire avancer le roman, comme si l’auteur avait eu le sentiment qu’un seul homme, fut-il le dernier, n’était pas suffisant pour rendre le récit intéressant. De même, quand ces doubles servent trop à souligner la folie de Stevens, on dit « stop, n’aurait-il pas moyen d’y aller plus subtilement ? ».

Céline Minard a étudié la philosophie, il ne faudrait pas perdre cela de vue en lisant Le dernier monde. Stevens veut donc détruire les traces les plus évidentes de la domination de la nature par l’homme, peut-être comme une personne dont l’être aimé meurt veut parfois en effacer toute trace. C’est une piste. Mais peut-être y a-t-il autre chose de plus profond dans le projet de Stevens : ce qu’il veut, ne serait-ce pas abattre les barrages afin de rendre la terre à la terre ? Dans un certain sens, on pourrait alors dire que Stevens est le Kurtz de l’écologisme. Sans homme, la planète serait plus viable. L’horreur… l’horreur. Avant d’accuser l’ex-astronaute d’être un nihiliste post-kyotiste, il faut quand même se souvenir qu’il est surtout un homme désespéré, sombrant à toute vitesse dans la folie. Mais disons que le doute demeure quant à la véritable dimension de son entreprise.

S’il l’on veut bien considérer que Le dernier monde fait 382 pages plutôt que 512, on a alors un roman captivant, original et surprenant, doté d’un certain pouvoir de fascination. Il reste cependant bien trop de faiblesses pour que l’on puisse vraiment le considérer comme une œuvre majeure. Au moins, on en sort avec la satisfaction d’y trouver de nombreuses zones d’ombre, ce qui nous change de la littérature française habituelle qui veut toujours rendre évident ce qu’il aurait mieux valu laisser à l’imagination du lecteur.


Céline Minard | Le dernier monde
Denoël | 2007 | 528 p.


par François Monti

Co-fondateur du Fric-Frac Club, François Monti traduit parfois et écrit (beaucoup) sur l’alcool et les cocktails. Son premier livre, Prohibtions, est paru aux Belles Lettres en février 2014. En attendant, vous pouvez le retrouver sur Bottoms Up et @frmonti sur Twitter.


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