Maestro Sada


À l’occasion de la parution ce jour de Presque jamais aux Editions de l’Olivier, nous reprenons ce papier, inchangé, de notre lecture du roman paru originalement en 2008 aux éditions espagnoles Anagrama. Daniel Sada, décédé en 2011, compte parmi les voix les plus singulières et les plus puissantes de la littérature hispanophone de ces trente dernières années. Nous renvoyons aussi aux diverses notes que nous avons consacrées à son œuvre, particulièrement à l’Odyssée barbare.


Une prose exceptionnelle, l’une des plus singulières, l’une des plus risquées et l’une des plus chatoyante de la langue espagnole aujourd’hui. Elle est reconnaissable entre toutes par ses mouvements, ses rythmes (même lorsqu’elle n’est pas versifiée, comme c’est le cas pour Casi nunca [Presque jamais]), ses ruptures et reprises, ses staccatos et legatos, ses signes musicaux (la ponctuation est plus qu’une fois sur deux amplifiée ou régénérée dans son emploi traditionnel de marqueur syntaxique, pour devenir altération, modification, indication pour interpréter la mesure de l’écriture de Daniel Sada, non pour simplement ordonner la phrase, mais pour moduler son timbre).

La plupart du temps, les points de suspension, points virgules, points d’exclamation ou d’interrogation, et par-dessus tout les deux-points souvent répétés dans une même phrase, ne sont plus à lire comme éléments de construction ou d’ordonnancement de la phrase, comme marque d’articulation de l’écriture ou séparation de deux propositions, mais comme éléments fondamentaux d’une grammaire propre, comme ont pu et dû en user et fabriquer des romanciers comme Arno Schmidt puis Reinhart Jirgl dont les langues typographiques sont des voix, comme Antonio Lobo Antunes inventant avec sa phraséologie syncopée et en cascade-à-la-ligne une respiration pour la lecture de tête, comme William H. Gass propose des jeux typographiques pour ses monologues immenses, non simplement des jeux d’ailleurs, mais des condensations d’images mentales. Les caractères de plomb sont redevenus des variations de tons, des flexions ou extensions de voix. Ils amènent les exclamations ou interrogations pures, quasi-onomatopesques à remplir le même rôle de marqueur tonal que les signes isolés. Rien que dans le premier chapitre de Casi nunca, on peut trouver entre autres : « ¿Que hacer? », « ¡Ojalá! », « ¡Pues sí! », « ¿excitante? », « ¡venga! », « ¡zas! », « ¡Qué brusco! », « ¡sí! », « ¡claro! ». De fait, une phrase interrogative, glissée dans le texte, est toujours en train de poursuivre le glissement vers cette possibilité de marquer le ton de voix ou la conscience du narrateur et non plus simplement nourrir le lecteur d’un morceau de sens.

Cette voix/e narrative peut paraître un sacré bordel au départ — que va par ailleurs se mettre à rechercher le protagoniste Demetrio Sordo pour épancher son désir lubrique : « ¿a cúal entrar para quedarse? » [Dans lequel entrer pour s’attarder ?].

En français, nous n’avons encore que peu d’options : seuls deux romans ont été traduits. L’une est l’autre par Robert Amutio aux Allusifs en 2002 (Una de dos, Alfaguara, 1994) et L’Odyssée barbare par Claude Fell en 2009 (Porque parece mentira la verdad nunca se sabe, Tusquets, 1999). Toutefois, Sada a publié plusieurs recueils de nouvelles, de la poésie, et des romans, au total une vingtaine d’ouvrages. Ce mois-ci paraît, de plus, un nouveau recueil de nouvelles, chez Anagrama, intitulé Ese modo que colma. Si L’une est l’autre est une parfaite ouverture à l’univers de Sada (écriture, thèmes, humour, voix), parfaite mise en bouche avant le monumentale Odyssée barbare, considéré comme son opus magnum, dont la lecture est une réelle mise à l’épreuve pour le lecteur, il faut préciser que les deux textes appartiennent à une époque où Daniel Sada rendait son travail de composition encore plus dense et complexe en élaborant (sous l’influence, comme il le rappelle à l’occasion d’entretiens, des grandes narrations en vers depuis l’Antiquité jusqu’à Dante, en passant par le Siècle d’or espagnol dont il s’est très tôt abreuvé) une narration quasi versifiée, employant des métriques classiques, octosyllabes, décasyllabes, hendécasyllabes, alexandrins… Casi nunca, avec les romans qui suivent L’Odyssée barbare, rompt avec cette manière de faire. On trouve une prose plus libre, moins contrainte, ce qui pourtant, à écouter l’auteur, semble pour lui qui a toujours bercé dans la musique des vers, plus difficile à réaliser. Un enjeu véritable. La musique de Sada est, il me semble, passée d’un fondement rythmique à une écriture qui met la mélodie au premier plan : ce n’est plus la métrique qui régit le texte, mais les modulations, inflexions, amplifications. L’espace dramaturgique avait d’ailleurs en même temps changé car après les textes du désert (auxquels appartiennent les deux traductions françaises), Sada a écrit des romans urbains. Casi nunca pourtant renoue avec le désert, et parvient peut-être (je ne peux qu’en faire l’hypothèse à partir de ce que j’ai lu sur son oeuvre et n’ayant lu que trois de ses ouvrages) à recouper les différentes tendances de son travail romanesque grâce une maîtrise exceptionnelle, magistrale de son art narratif. Par ailleurs, il est certain que L’Odyssée barbare conjugue tous les modes, rythmique, mélodique, harmonique, en une immense symphonie baroque, saturée, monstrueuse, sans limites.

 

Cet aspect de la littérature de Daniel Sada est essentiel, et il convenait d’en parler en premier, pour tenter de comprendre où l’on mettait les pieds — les déserts mexicains recèlent de trésors foisonnants et inestimables.

Casi nunca, comme je le disais, abandonne en grande partie la forme saturée et baroque de L’Odyssée barbare (ce qui me permet, je dois bien l’avouer, de le lire intégralement en VO sans froncer), et lève le voile de la langue sur un conteur hypnotique d’une part, et un grand commentateur des passions humaines d’autre part. Daniel Sada est bien plus qu’un virtuose du verbe, c’est aussi un écrivain qui nous livre de somptueuses réflexions sur la condition humaine, souvent provocateur et drôle, n’hésitant pas à faire de la tragi-comédie humaine un véritable carnaval.

En effet, Casi nunca est un roman essentiellement satirique où le burlesque est le mode majeur. Les touches tragiques qui peuvent s’y trouver sont retournées comme un gant pour briller d’éclats comiques constants. On est loin des lourds sujets de L’Odyssée barbare, roman qui est cependant loin de manquer d’humour et de grotesque. Mais il ne s’agit pas là des crimes politiques, de la corruption sociale, de la dégénérescence culturelle, des morts qui reviennent hanter à la fin plus nombreux que les vivants, des familles friables, de la fatalité et de l’absurdité, du pourrissement d’une société, son assèchement et son effacement progressif dans le désert tel ce bout de carton à la fin de ce grand mastodonte épique sur le mensonge.

Casi nunca est une quasi-antithèse — antidote, faudrait-il dire même ? — de L’Odyssée barbare. Sans insister plus sur les oppositions d’écriture des deux livres, ou de composition (l’un en spirales, en cercles, en cycles, en tours, détours et retours ; l’autre en pure ligne droite), ou encore de casting (plus de 90 personnages pour l’un ; une poignée pour l’autre dont un protagoniste principal), et bien sûr de taille (l’un mesurant une moitié de l’autre), le petit David tient la distance face au géant Goliath, pour deux ou trois raisons qui sont les suivantes : ils courent tous les deux sur la sauvage étendue de rocailles et de sable où naissent les plus hallucinants mirages — dans le désert de sens du monde contemporain où le mensonge règne ; ils jouent des coudes pour exprimer et réaliser le plus impérieux des désirs — de vérité de l’existence pour l’un, d’appaisement de la chair pour l’autre ; ils sondent et dénudent les relations humaines et sociales — de l’épaisse trame d’un peuple d’un côté, de la fine bobine qui déroule le destin d’une vie de l’autre ; encore, ils emportent avec eux le long héritage romanesque pour le mener dans des lieux neufs et inattendus.

Le mensonge comme moyen réel d’assouvir le désir, semble être la leçon de ces trois romans de Sada (L’une est l’autre compris), ou disons le diagnostic qu’il porte sur le monde. Et de fait, la réalité finit toujours par être une construction mensongère, dégoulinante, qu’il est difficile d’accepter :

Il s’agissait d’un mensonge qui portait des ramifications, même si tous les ramages pouvaient devenir de plus en plus résineux, pour ne pas dire poisseux ou fielleux, à force de les triturer. (p. 131)

L’histoire de Casi nunca est très simple. Demetrio Sordo (« sourd », pas étonnant qu’il n’entende pas le monde, les femmes en particulier), agronome de trente ans, s’ennuie comme un rat mort dans son trou perdu de l’état de Oaxaca au sud du Mexique. Il faut dire qu’en 1945, il ne se passe pas grand chose d’excitant. Pour combler son mortel ennui, il s’en va au bordel et rencontre Mireya qui éveille en lui une concupiscence sans limite et lui permet d’assouvir ses plus lubriques fantasmes. Les deux zigues projettent alors de sortir de leur routine et de s’installer, fonder une famille, tout ça. Mais entre temps Demetrio rencontre une autre femme, Renata, qui, à l’opposé de la pute charnelle et vulgaire Mireya, est l’incarnation pure de la sainteté. Demetrio tombe sous le charme, et commence avec elle une correspondance et des visites sporadiques. Il faut simplement préciser que Renata habite de l’autre côté du Mexique, au nord, dans un autre trou perdu dans l’état de Coahuila, et comme nous rappelle le narrateur de Casi nunca : en ces années-là, il s’agit de jours de trajets, inconfortables, sur des routes cabossées, sur des lignes ferroviaires éprouvantes. Mais Demetrio fera tout pour « toucher » la sainte et lointaine Renata, se gardant bien de laisser transparaître à l’une et l’autre la double relation, ménageant aussi de bobards, jusqu’à un certain point tout de même embobinés, sa mère, sa future et souhaitée belle-mère, ses employeurs, toutes les personnes qu’il croise, une société entière rongée par des moeurs et des tabous conservateurs plus qu’affligeants. Mais ce ne serait si simple si la sainte, dans le tiraillement désirant de Demetrio, ne perdait quelquefois son pouvoir d’attraction et l’image de la pute ne prenait sa place, tout cela de plus à cause d’une simple, naïve et ridicule « léchouille » sur le dos de la main de Renata :

La vérité, c’est que cette fameuse Mireya, d’être à ce point pute, s’était convertie en une incroyable sainte. Sainte lutteuse. Sainte mère. Sainte sexuelle, repoussée dans un au-delà toujours changeant. Oh, très sainte Mireya, qui s’en est allée on ne sait où. (p.311)

On est chez Molière, chez Beaumarchais et Marivaux même (sans parler des mises en scène narratives où la voix off prend le lecteur en aparté, et joue pratiquement le rôle de choryphée, tout est très théâtralisé pour son plus grand plaisir). Et le pauvre Demetrio d’essayer de se dépêtrer d’une situation non seulement socialement claustrophobe et castratrice, mais aussi du tiraillement existentiel à tendre vers le plaisir direct, libérateur, jubilatoire. (Et l’autre qui disait : la vie ! la vie ! bander, tout es là !)

Que dire concernant le fait que cette charge finit par étourdir Demetrio. Il semblait que le puritanisme avait des tentacules insoupçonnées, surgies des lieux les plus imprévisibles pour le capturer et l’immobiliser définitivement. (p. 266)

Pourquoi essayer de s’accoupler à une société qui ne pardonne pas ? (p. 196)

Parce que tout mène — après presque cinq longues années dans l’insoutenable attente de Demetrio, au bout du compte qu’égraine le chapelet du rituel des « entrer, sortir, entrer, sortir » finaux — à cela qui ne survient presque jamais, l’apaisement : « Pur soulagement. »

Longue partie de chasse entrecoupée de parties de jambes en l’air, Casi nunca peut sembler à première vue un scénario de téléfilm érotique de troisième zone (peut-être la culture de la telenovela aura aussi eu son influence, comme celle du théâtre classique), mais la richesse de la langue, la profondeur et l’humour du propos en font un excellent roman, excellent, excellent — et très troublant du fait de son accessibilité, en comparaison à L’Odyssée barbare. Et comme d’habitude, je n’ai su me contenir, pur soulagement, on arrive au bout, même si j’en ajouterais volontiers, comme par exemple ce qui suit et qui est dirigé certainement encore une fois au lecteur qui ne supporte pas qu’on le caresse dans le sens inverse du poil :

Et fuir et se perdre, allez ! Ce n’était pas facile des les pousser au vice, il fallait beaucoup causer, avec un ton de voix qui rendait réellement douces les idées les plus atroces. (p. 301)

Les photos sont du photographe mexicain Nacho Lopez (1923-1986).


Daniel Sada | Presque jamais & L'Odyssée barbare

L’Olivier | trad. espagnol (Mexique) par Claude Fell | 2014 | 362 p.

& Passage du Nord-Ouest | trad. espagnol (Mexique) par Claude Fell | 2009 | 702 p.


par Antonio Werli

Co-fondateur du Fric Frac Club et ancien libraire, Antonio Werli a dirigé la revue Cyclocosmia dont les dossiers thématiques portent sur les œuvres de Thomas Pynchon, José Lezama Lima et Roberto Bolaño. Cabriolant entre espagnol et italien, il a fait le serment, le malheureux, de gagner sa vie en ne traduisant que des micro-fictions échevelées ou des terrorisants romans-monstres.


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AuthorAntonio Werli
Categoriescritiques, V.O.