Danilo Kiš | Un tombeau pour Boris Davidovich

Destins slaves |

L’un des meilleurs livres de 2005 était Europe Central de William T. Vollmann. La traduction française sera publiée, je pense, cet automne chez Actes Sud. En guise de mise en jambe à ces trente-six portraits d’individus coincés par le nazisme et le stalinisme dans un dilemme inextricable, je vous suggère la lecture d’un livre assez similaire, Un tombeau pour Boris Davidovitch.

Vollmann ne cache pas l’influence que ce livre a pu avoir lors de l’écriture du sien. Il le considère d’ailleurs comme un des meilleurs du vingtième siècle. Il a raison : c’est superbe. Kiš est un écrivain serbe né en 1935 et mort prématurément à Paris en 1989. Comme tant de gens d’Europe centrale, il est frappé de plein fouet par les deux totalitarismes du siècle — son père, juif, meurt à Auschwitz en 1944. Ces expériences personnelles ressortent bien sûr dans ce Tombeau pour Boris Davidovitch, publié en 1976, à une époque où l’intelligentsia française décrivait encore L’archipel du goulag comme de la propagande droitiste. Le dégoût profond que ressent alors Kiš l’aura sans aucun doute encore plus motivé à l’heure d’écrire son livre.

Tout comme celui de Vollmann, on pourrait prendre cette œuvre comme un recueil de nouvelles : c’est en fait un roman extrêmement cohérent, dont les sept parties entretiennent d’intimes rapports thématiques entre elles. Le sous-titre du livre le dit clairement : ce sont « sept chapitres d’une même histoire » — tout comme les portraits de Europe Central sont 36 chapitres d’une même histoire…

Voilà bien des histoires glaçantes, secouantes, révélatrices des mécanismes destructeurs, broyeurs de vies humaines, à l’œuvre dans les systèmes totalitaires. Coincés entre le marteau et la faucille, parfois également acculés par la sinistre croix, les personnages de ces sept chapitres sont placés dans un carrousel infâme auxquel ils ont bien souvent décidé de participer volontairement, avant de se rendre compte que si la roue tourne, ils restaient bloqués dans cette voiturette les emmenant vers une mort certaine et particulièrement horrible.

Vladimir Nabokov appréciait peu les écrivains « politiques » — « popular purveyors of illustrated ideas and publicistic fiction » — et on ne peut lui donner tort, tant il s’agit souvent de médiocres écrivaillons dont les idées — souvent toutes aussi médiocres — servent d’alibi à la pauvreté du style. On l’aura compris, Un tombeau pour Boris Davidovitch est un roman éminemment politique, mais il y a derrière ça une écriture, une poétique véritablement superbe. Sous des apparences de dossier historique, les mots claquent, les sentences tombent, les phrases chantent. Impossible de ne pas être séduit : il faut même se calmer, car c’est le genre d’écriture qui fait foncer tête baissée alors qu’il faudrait parfois s’arrêter pour mieux déchiffrer les mots et la façon dont ils s’enchaînent.


Danilo Kiš | Un tombeau pour Boris Davidovich
Traduit du serbe par Pascale Delpech
Gallimard | coll. « Du monde entier » | 1979 | 160 p.