Mister graphomane


La plupart d’entre nous est dévastée en pensant à tous ses livres que nous ne pourrons pas lire…
— Jocelyn Zuckerman

Pour cause d’aventure éditoriale chaotique, on commençait à peine à entrevoir la portée de son œuvre en France. Le tsunami médiatique provoqué par sa disparition prématurée à l’âge de 46 ans révèle pourtant son incalculable importance pour la littérature mondiale et pour ses lecteurs. Le 14 septembre 2008, David Foster Wallace s’est pendu. Il souffrait depuis plus de vingt ans de dépression clinique chronique, et traversait depuis plusieurs mois une terrible récidive d’anxiété qui l’empêchait d’écrire. Le 7 novembre de « l’An de la couche pour adulte Depend® », quelque part dans le futur proche de son chef d’oeuvre Infinite Jest, Joelle van Dyne, alcoolique et addict aux chemicals en tous genres, contemple la corde avec laquelle elle envisage de mettre fin à ses jours ; partout ailleurs dans le roman, à l’Académie de Tennis d’Enfield ou au Foyer de désintoxication Ennet pour drogués et alcooliques, des personnages en rémission de dépression, de traumatismes et addictions diverses, survivent avec plus ou moins de difficulté dans un réel qui leur procure un mal de vivre aigu ; plus généralement, enfin, c’est l’oeuvre toute entière de Foster Wallace, depuis son premier roman Broom of the System (1987) jusqu’à son recueil d’articles Consider the Lobster (2005) qui semble faire lumière, écho et miroir, via sa langue et ses personnages, sur ce terrible fait hagiographique.

Depuis la parution en 1989 de son premier recueil de nouvelles Girl with Curious Hair, Foster Wallace, affectueusement surnommé « DFW » par ses lecteurs en hommage à son penchant pour les acronymes en tous genres, était pourtant surtout perçu comme le nouveau parangon virtuose, hilarant et bankable d’un certain formalisme POMO. Héritier de Nabokov, du Tristram Shandy de Sterne et de l’école Fiction Collective, il ressuscitait et dépassait largement en amplitude et dextérité ce fameux art de l’excès si crucial pour la modernité littéraire américaine : dérivations autoréflexives, perspectives infinies des niveaux d’ironie, gadgets typographiques, translations mathématiques, démesure totale (Infinite Jest compte 1079 pages très, très resserrées, dont presque 100 de notes de bas de page), virtuosité stylistique, explorations stupéfiantes des particularismes vernaculaires et des jargons spécialistes… DFW était autant célébré pour son écriture remarquable, son humour et ses formidables articles (pour Harper’s, Rolling Stone ou… Tennis Magazine) que critiqué pour la complaisance de ses jongleries, dont il était devenu un temps un épouvantail (en 2003, on a fait grand bruit d’une lettre de rupture envoyée à une petite amie, parce qu’elle faisait 67 pages et presque autant de notes... on sait aujourd'hui à quoi s'en tenir).

Il n’y a que les gens avec des rustines en cuir sur les épaules pour penser que ce qui lie toute la merde de ce monde qui agit sur mes terminaisons nerveuses n’est que pop, trivial et éphémère
— David Foster Wallace

Pourtant, Foster Wallace se considérait plus volontiers comme un réaliste, et ses sondages interminables de psyché en ruines et ses accrétions géantes de déchets informationnels sont effectivement les symptômes inéluctables de la vie dans les ZAC et des pop-up à toutes les heures de la vie. Comme il l’expliquait à Laura Miller de Salon Magazine, il se voyait plutôt comme un observateur extralucide du zeitgeist américain : « Le monde dans lequel je vis, c’est 250 pubs par jour et une offre fabuleusement variée de divertissement, dont la plupart est financée par des entreprises qui veulent me vendre quelque chose. Il n’y a que les gens avec des rustines en cuir sur les épaules pour penser que ce qui lie toute la merde de ce monde qui agit sur mes terminaisons nerveuses n’est que pop, trivial et éphémère ». De fait, son heuristique pathologiquement scrupuleuse et lucide d’âmes brisées par un monde à la fois source d’opulence obscène et d’anxiété infinie touche invariablement au crucial. Son intention pour Infinite Jest, décrite à Laura Miller éclaire ainsi toute son oeuvre d’une triste lumière : « Je souhaitais faire quelque chose de très américain, sur ce que c’est de vivre en Amérique autour du millénium. Il y a quelque chose de très triste dans cette expérience, qui a peu à voir avec ses circonstances physiques ou économiques, ou tous ces trucs dont on parle dans le journal. C’est une tristesse viscérale, que je vois s’exprimer en moi et chez mes amis, de beaucoup de manières différentes. Une sorte d’égarement. Je ne saurai dire si c’est spécifique à notre génération ou pas ». Il avait 46 ans, et travaillait à un très attendu troisième roman.


par Olivier Lamm

Olivier Lamm est co-fondateur du Fric Frac Club, journaliste chez The Drone et Chronic’art et tripote des claviers au sein du duo Egyptology.

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