The great white shark of pain


‘Moms ?’ ‘I am right here with my attention completely focused on you.’ ‘How can you tell if somebody’s sad ?’ A quick smile. ‘You mean whether somebody’s sad.’ A smile back, but still earnest : ‘That improves it a lot. Whether someone’s sad, how can you tell so you’re sure ?’ (…) ‘You’re not exactly insensitive when it comes to people, Love-o,’ she says. ‘What if you, like, only suspect somebody’s sad. How do you reinforce the suspicion ?’ ‘Confirm the suspicion ?’ ‘In your mind’ (…) ‘Well the person in question may cry, sob, weep, or, in certain cultures, wail, keen, or rend his or her garments. (…) He or she might alternatively sigh, mope, frown, smile halfheartedly, appear downcast, slump, look at the look floor more than is appropriate.’ ‘But what if they don’t ?’ ‘Well, he or she may act by seeming distracted, losing enthusiasm for previous interests. The person may present with what appears to be laziness, lethargy, fatigue, sluggishness, a certain passive reluctance to engage you. Torpor.’ ‘What else ?’ ‘They may seem unusually subdued, quit, literally « low ».’ (…) ‘What if sometime they might act even les slow than normal. But still these suspicions are in your mind.’ (Infinite Jest,764)

Nous sommes en septembre 2015 ; David Foster Wallace s’est pendu il y a sept ans, le monde a déjà radicalement changé de visage 117 fois depuis, et je n’ai rien trouvé de mieux que de m’infliger une quatrième lecture d’Infinite Jest, ce prodige colossal de la littérature mondiale ENFIN lisible en français ; quatre fois 1000 pages, ça fait 4000 pages, et ce n’est rien en regard du coup de genou que m’infligea la lecture de ce livre la première fois dans l’ambiance glaciale d’une galerie ouverte sur la rue au mois de novembre 2002, dans le boucan d’un roulis de vagues perpétuel de Thierry Kuntzel ; je l’avais acheté au hasard au WH Smith de la rue de Rivoli, parce que la tranche était monstrueuse et que je découvrais sous la couverture une exhalaison du petit Jeffrey Eugenides qui disait « from Sterne to Swift to Pynchon » ; après cinquante pages de pure zone (on trouvait moins d’aide-à-la-lecture dans les liens d’altavista, à l’époque), j’avais questionné mon directeur de thèse d’alors qui m’avait dit flairer une supercherie mais qu’il pouvait se tromper parce qu’il avait flairé une supercherie aussi à la parution de l’Arc-en-ciel de la gravité  ; à la page 200, je retenais déjà mon souffle, sonné par le flux de mots le plus athlétique et le plus ahurissant que j’avais laissé mener mon esprit jusque-là ; autour la page 400, en faisant ami-ami avec Don Gately et en me paumant dans une partie d’Eschaton (wargame fabuleusement compliqué dont une description ad hoc nécessiterait dix-sept fois la taille que j’ai prévu donner à cet article), ma vie avait changé.

Treize ans après, que se passe-t-il quand on y revient encore une fois ou qu'on l'ouvre pour la toute première fois ? Comme pour tout grand livre, en volume, c’est trop de choses pour être dites dans une vie, recroquevillées dans la fabuleuse concentration de quelque pli de l’espace, et je n’avais rien fait d’autre à ma première lecture que de recopier quelque lexies redoutables. A la deuxième, au milieu d’un été vaporeux et assez triste, je n’écrivit rien du tout. Aujourd’hui, David Foster Wallace et mort, et c’est comme une envie de tisser qui me prend, même si je sais bien que chaque tentative d’évoquer ne serait-ce qu’un détail INFINIMENT trivial de ce foutu roman fait, comme une sale maladie, irrémédiablement naître des kilos de texte inutile, et que cette maladie, c’est, ce fut, c’était celle qui donnait sa fièvre à DFW lui-même, une graphomanie viscérale mais jamais, jamais, JAMAIS arbitraire et bien plus puissante qu’une simple profession de foi, qui s’exprime, pas exemple, encore 10 pages avant la fin du roman, autour de la page 966, quand DFW est encore pris en flagrante complaisance d’élaboration d’un nouveau bubon d’histoire énorme dont quelque détail latéral vient subrepticement, entre deux pavés de mots, nous livrer une information essentielle ;

ce qui vibre et irradie d’abord depuis le corps du texte, c’est une étrange plénitude. Comme pour d’autres interminables mastodontes en grosses, grosses coulées de lave (JR de Gaddis, L'arc-en-ciel de la gravité de Pynchon, La famille royale de Vollmann), la lecture d’Infinte Jest s’apparente moins à un turbin industrieux auquel on revient chaque soir, chaque matin, désolé d’avance de la peine qu’on va infliger à son dendrites, qu’à une longue sieste, une longue retraite, une longue rémission de la terrible frénésie de totalité qui nous pousse à enchaîner les bouquins et les parties du monde ; et cette plénitude presque psychédélique s’apparente pour ainsi dire autant à l’apaisement béat, mystique, d’un junkie en rémission qui se came aux câlins avec des semblables de passage dans son petit champ de vie qu’à celui, ascensionnel et chimique, qui suivrait la prise de quelque produit de synthèse, inhibiteur sélectif de la recapture de la sérotonine ou quelque autre dérivé quelconque de dimenhydrinate dont les usages détournés provoquent, via le récepteur muscarinique, couleurs anticholinergiques et incidents fortuits et/ou surprenants par milliers dans l’hippocampe ; inducteur de pharmacodépendance et parasitique à plus d’un titre, IJ impose son rythme de lecture (planckien, infiniment) étale puis étire le temps (le cœur d’action se concentre d’abord sur quelques mois, de mai à novembre, avant de se figer sur la faîte d’une seule journée, le 20 novembre) jusqu’à confondre les échelles du temps du monde et du temps de l’intime, réécrit les règles du lecture-jeu, déplace les clés de voûte de l’expérience, les chronologies, impose ses valorisations, ses horizons, ses architectures de cadence ; mais vous me direz, c’est le moins que l’on attend d’un géant si imposant – les pavés qui se contentent d’allonger les histoires, ça ne rime à rien d’autre qu’à l’accroissement du temps de lecture, ça ne reprogramme pas votre manière de lire, déchiffrer et remplacer le monde : hors en retour, IJ fournit une quantité prodigieuse de calques pour recouvrir le réel avec de l’art, des spirales, du bruit, du désordre et des acronymes ; à l’instar du cortège de ses personnages, tous dépendants/ex-dépendants/futurs dépendants, en rémission ou en ajournement prolongé de prises de substances, voici un livre qui modifie effectivement les équilibres chimiques des substances qui circulent dans votre tête ;

ce qui surprend ensuite, c’est la simplicité de l’intrigue en son cœur, celle de la famille Incandenza et de ses pièces rapportées (l’oncle Tavis ou Joelle) « THE SECOND-SADDEST FAMILY JOELLE’D EVER SEEN », qui irradie depuis quelque noyau inatteignable et diffracté entre les histoires, les surnoms (Jim le Père aka « Himself » aka « The Sad Stork » aka « The Mad Stork », réalisateur de films expérimentaux et du « samizdat » ou « entertainement » qui donne son titre au livre après Shakespeare et fondateur de la Enfield Tennis Academy où se passe la moitié de l’action du livre, Avril née Mondragon, la Mère, AKA « The Moms » - « the children’s name for their mother ‘the Moms’ as if there were more than one of her » etc.), les points de vue (celui du fils Orin, celui de son frère Hal – certainement le « protagoniste » le plus primordial qu’on trouvera dans le pavé – celui de la « sujette » Joelle van Dyne, celui très éclairant de Marlon Bain, ami d’Orin interviewé par Helen/Hugh Steeply et dont le récit d’un repas avec la famille en note 269 est éminemment éclairant) et les différents satellites (texte principal notes, notes de notes) du texte : une famille envenimée de dysfonctions dans toutes les couches (amours croisées, amours décroisées, coucheries dégueulasses), des attractions et des trahisons irrésistibles, autant de folies que faire se peut dans autant d’esprits malades du monde, et les conséquences tristes, pathétiques, déchirantes qui s’agrégent dans les esprits et dans un corps supplicié, celui du petit Mario au fur et à mesure des sordides lendemains (un suicide, une flopée de dépressions, d’autres coucheries dégueulasses) ; ce cœur pourrait presque s’appeler les « amours interdites », de fait, c’est presque mishimesque ; ou encore, c’est l’autre certitude qui s’est fondée pendant cette troisième lecture, IJ est diablement faulknerien ; page 967, on lit « Sex between the Moms and C.T. I imagined as both frenetic and weary, with a kind of doomed timeless Faulknerian feel to it » ; mais surtout, pensons à l’incipit, dans lequel Hal, qui narre temporairement, est devenu mystérieusement incapable d’énoncer une phrase intelligible et pousse des hurlements terrifiants qu’il n’évoque pas mais dont il relate les conséquences sur l’assistance justement terrifiée : pensons en regard à la première partie du Bruit et la Fureur, où c’est Benjy le simplet qui nous conte le monde, qui crie en même temps qu’il opère un bond dans le temps à chaque fois qu’il entend le nom de sa sœur, et sans nous le faire savoir (il en est bien incapable) ; de fait, IJ regarde le modernisme viscéral du Bruit et la fureur ou d’Absalon, Absalon ! (multiplications des points de vue, exploration en apnée des jargons, monologues intérieurs) presque droit dans les yeux ; Marlon Bain parle de Jim Incandenza comme d’un « Houdini with the manacles of fact  », et on retournera le compliment à DFW sans hésitation ;

car il faut bien évoquer un moment, c’est obligatoire, ce qui complique INFINIMENT ce petit cœur brûlant, c’est-à-dire a) une toile de fond INFINIMENT barge en forme de prospection parodique dans un futur proche (d’après les exégètes, autour de 2009, mais il faut rappeler que le livre a été publié en 1996 c’était assez loin à l’époque) quasiment possible (dont je ne tenterai pas de résumer ici l’imbroglio géopoliticomarketingopolitique d’intrigues de pouvoir/de contre-pouvoir/de contre-contre-pouvoir il y a des agents triple, des agents quadruple, des cas de travestissement et pire encore parce qu’à nouveau, ça prendrait 17, 18 fois plus de place que ce que j’avais prévu donner à ce texte, mais je peux vous mettre un peu sur la voie en vous indiquant qu’on trouve un long historique des faits qui ont fait naître l’étrange situation politique qui prend en étau l’Amérique du nord dans ce futur là dans un film du Père décrit en note 24, et dans la description INFINIMENT précise de la parodie réalisée par son fils Mario qu’on peut lire pile poil au milieu du récit parce qu’une projection est organisée à la Enfield Tennis Academy, ou en copiant collant ceci à partir de la page wikipedia (pas mal) consacrée au roman : « In the novel’s future world, North America is one unified state comprising the United States, Canada, and Mexico, known as the Organization of North American Nations (O.N.A.N.). Corporations purchase naming rights to each calendar year, eliminating traditional numerical designations ; e.g., "The Year of the Depend Adult Undergarment", "The Year of Dairy Products from the American Heartland". Much of what used to be the northeastern United States and southeastern Canada has become a massive hazardous waste dump known as the "Great Concavity" to the Americans and as the "Great Convexity" to Canadians  » - et b) une architecture binaire très complexe, un texte principal infiniment resserré à gauche et un réseau de surcommentaires en notes de fin de livre (à droite) placé dans un ailleurs tutélaire plus insondable encore, souvent ironique (e.g., un « SIC » ici répond à un « negroid » là), qui délivre pourtant plus que ponctuellement du data essentiel à la survie du lecteur dans la multiplicité des points de vue et des histoires très vaguement mais tout de même ponctuellement liées par quelques protagonistes sans « importance » (l’un d’entre eux s’appelle tout de même Flechette, vous en faites ce que vous voulez) et - évidemment, la DEPRESSION, les TRAUMATISMES et les DEPENDANCES en tous genres qui sont les points d’articulation fondamentaux entre les deux lieux d’action et de vies des personnages, la Enfield Tennis Academy en haut de la colline, et la Ennet House Drug and Alcohol Recovery House en bas - et qui s’allonge volontiers jusqu’à placer le texte principal dans l’ombre de l’oubli (il faut relire la formidable « The depressed person » dans Brief Interviews with Hideous Men pour savoir un peu de quoi on parle), une architecture si complexe en fait qu’elle suffit à tenir pour elles-mêmes deux notes orphelines dans le texte, la 324 et la 332 au contenu vital, et c) la dite multiplication/dissémination des points de vue tisse un monde de faits si farouchement noué et à l’ampleur si prodigieuse (Faulkner lui-même en aurait peut-être cauchemardé un arbre) que les mystères qui naissent à ses extrémités sont proprement insolubles et que rien ni personne ne peut/ne doit y venir à bout (à la fin, ces mystères irrésolus font un tas plus gros que celui des faits ) et d) la vraie histoire du livre n’est pas dans le livre, puisqu’il s’agit de la période qui sépare l’ouverture en prolepse du livre de la fin du dernier chapitre ;

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il faut aussi dire, en une ligne, que c’est un livre fabuleusement émouvant, et que beaucoup d’amour circule entre ses protagonistes, même si ce n’est pas écrit en gras, qu’il y a de fait dans les histoires presque autant d’amour en quantité que des ressentiments sordides et des histoires de pouvoir ;

le reste, comme on dit, tient de l’écriture, de l’écriture seule, et vous savez comme moi (ou, peut-être que vous ne savez pas, mais vous devriez) à quel point celle de DFW est précieuse de par son invention fabuleuse (considérons l’amour qu’il met dans ses descriptions d’odeurs - « Kenkle’s breath always smelled vaguely of egg salad » ou, «  she smells like peaches and cotton » - juste pour le plaisir de mettre au monde des oripeaux de réel aussi étonnants que le réel lui-même, ou les mots qu’il invente, répertoriés vaguement ici et dont le plus notable et le plus émouvant est « to unmap oneself » pour dire « se suicider ») ; en exemple sommaire, quelques petites phrases, quelques luminescences dans le gris du gribouillis qui démontrent même à quel point DFW (hop, sans les mains) était capable de coucher son génie en translation concentrée et ne se limitait pas à ses capacités de débit ou à son art descriptif d’esprits en décomposition :

« the shit had hit the intergenerational psychic fan » (p.793)

« their faces become sexual faces » (p.565)

« my marriage to a woman who looks at me as if I were a dark stain at the back of her child’s trousers » (p.805)

« Kenkle and Brandt were ageless in the special desiccated way janitors are ageless, somewhere between thirty-five and sixty » (p.873)

« but his hair was a black person’s hair, and he wore it in thin dreadlocks that looked like a crown of wet cigars » (p.873)

« Mary had a little lamb, its fleece electrostatic / And everywhere that Mary went, the lights became erratic » (p.669)

ou, en mode emo, une conversation entre Hal et son frère Mario (qu’il appelle « booboo »), puits d’amour :

"‘I like the fans’ sound at night. Do you ? It’s like somebody big far away goes like : it’sOKit’sOKit’sOKit’sOK, over and over. From very far away.’"

Imaginez le nombre d’heures que l’on pourrait passer à déplier cette phrase et à voir la lumière qui jaillit, tiens, juste pour voir.

« we are all dying to give our lives away to something, maybe. God or Satan, politics or grammar, topology or philately – the objects seemed incidental to this will to give oneself away, utterly » (p. 900)

et puis, en guise de conclusion, IJ injonctive un immense rappel à l’ordre sur l’oeuvre de DFW toute entière : toute sa démesure, toute son industrie n’a qu’une raison, qu’une essence, qu’un horizon ; celle d’une aporie, celle de la mise à jour impossible par une heuristique maladive du langage/de la psyché/de la psyché faite langage du grand Mal-être, ce mal moderne et sans âge à la fois, qui assommes tous les êtres et plus particulièrement tous les protagonistes de DFW (on ne dira pas, DFW lui-même), ce que le personnage de Kate Gompert, weed-addict (à peine) appelle « the Great White Shark of Pain », ou plus simplement, à la manière de Stephen King, « It » :

"It goes by many names – anguish, despair, torment, or q.v. Burton’s melancholia or Yevtuschenko’s more authoritative psychotic depression – but Kate Gompert, down in the trenches with the thing itself, knows it simply as It. It is a level of psychic pain wholly incompatible with human life as we know it. It is a sense of radical thoroughgoing evil not just as feature but as the essence of conscious existence. It is a sense of poisoning that pervades the self at the self’s most elementary levels. It is a nausea of the cells and the soul. It is an unnumb intuition in which the world is fully rich and animate and un-map like and also thoroughly painful and malignant and antagonistic to the self, which depressed self It billows on and coagulates around and wraps in Its black folds and absorbs into Itself, so that an almost mystical unity is achieved with a world every constituent of which means painful harm to the self. (…) It is also lonely on a level that cannot be conveyed. There is no way Kate Gompert could ever begin to make someone else understand what clinical depression feels like, not even another person who is herself clinically depressed, because a person in such a state in incapable of empathy with any other living thing. This anhedonic Inability To Identify is also an integral part of It. If a person in physical pain has a hard time attending to anything except that pain, a clinically depressed person cannot even perceive any other person or thing as independent of the universal pain that is digesting her cell by cell. Everything is part of the problem, and there is no solution. It is a hell for one." (p.695)

DFW, autobiographe contre le néant, Infinite Jest autobiographie par défaut, alors, de tout ce que DFW ne pouvait nous raconter de lui-même et de sa dépression, comme Perec avec son W (un personnage secondaire s’appelle Luria Perec, au fait) ? Presque, presque. Je le relis une cinquième fois et je vous dis.


David Foster Wallace | L'infinie comédie

L'Olivier | traduit de l'anglais (États-Unis) par Francis Kerline 2015 | 1488 p.


par Olivier Lamm

Olivier Lamm est co-fondateur du Fric-Frac Club, journaliste chez The DroneChronic’art, Libération et tripote des claviers au sein du duo Egyptology.

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