Je ne suis jamais allé à Blanes


J’avais 22 ans quand j’ai lu Les détectives sauvages pour la première fois. Je vivais à Lima avec un salaire misérable et la seule chose que je faisais de ma vie, mis à part m’enivrer en dépit du bon sens, c’était lire et écrire.

Le volume gris d’Anagrama coûtait exactement 78 sols. Je m’en souviens bien car c’était l’époque où je trainais au jirón Quilca, pour repêcher des livres d’auteurs classiques dont le prix ne dépassait pas 8 sols. Grâce à la Brebis Galeuse, un jeune aussi mal payé et curieux que moi, je pouvais lire Céline, Faulkner, Carson McCullers ou encore García Márquez à Lima pour 40 sols. J’ai donc décidé de l’acheter, dévoré ces 78 sols en une seule journée et plus rien ensuite n’a eu d’importance : je l’ai relu et relu encore, j’en ai parlé, l’ai recommandé, ai écris une thèse à son propos et je suis même allé au Mexique y chercher l’ombre diffuse d’une poétesse dissolue qui ressemblait à Maria Font.

Qu’est-ce qui me plaisais du livre de Bolaño ?

En termes formels, il était évident pour moi que cette prose qui était la sienne, d’une apparente simplicité, possédait un lyrisme contenu, suggestif, ainsi qu’une musicalité aussi puissante que distincte de celle qu’avaient produits tous les auteurs latino-américains du boom. Sa lecture a générée chez moi une addiction instantanée. D’un point de vue affectif, il y avait quelque chose chez Bolaño que je ne n’avais jamais rencontré chez aucun autre écrivain, quelque chose de l’ordre d’une fraternité ou d’une complicité silencieuse à travers laquelle il s’adressait à moi comme à un jeune écrivain perdu et anxieux, une sensation qui devint évidente suite à la lecture d’un paragraphe de son récit « Rencontre avec Enrique Lihn » :

C’est ce qui arrive aux jeunes écrivains. Il y a un moment où tu n’as plus rien sur quoi t’appuyer, ni amis, et encore moins de maîtres, il n’y a personne qui te tende la main, les publications, les prix, les bourses sont pour les autres, ceux qui ont dit « oui, monsieur », plusieurs fois, ou ceux qui ont loué las mandarins de la littérature, une horde interminable dont l’unique vertu est le sens policier de la vie, ceux-là, il ne leur échappe rien, ils ne pardonnent rien.

Je n’ai jamais rencontré Bolaño, même si, bien entendu, j’ai essayé. En 2003, je suis allé en France pour écrire et vivre de la façon dont j’imaginais qu’avaient écrits et vécus les auteurs latino-américains qui avaient peuplés le Paris des années soixante-dix. Le hasard aidant, j’ai rencontré Robert Amutio, son traducteur français, et l’idée m’est venue de lui faire parvenir par son intermédiaire une lettre manuscrite.

La réponse m’est arrivée sous forme électronique par le biais d’Amutio. Bolaño ironisait, demandant à Robert si je n’avais pas d’e-mail. Je retranscris ici le bref échange que nous avons eu quelques jours plus tard :

 

29/05/2003

Cher M. Bolaño :

J’ai reçus un message de Robert Amutio. Vous pouvez m’écrire quand vous voulez, je serais très heureux de recevoir votre réponse. Si je vous ai envoyé une lettre par la poste, c’est parce que vous aviez fait de même avec Enrique Lihn et, bon, je me suis figuré que ce serait mieux comme ça. Ne pas y inclure mon adresse mail était une erreur, je m’en excuse. Je serai à Barcelone au mois d’octobre.

Cordialement,

D.

 

30/05/2003

Cher Diego,

Lorsque j’ai écris à Lihn, internet n’existait pas, pas plus que les e-mails ou quel que soit le nom que l’on voudra donner à ce système de poste électronique, de même que je n’avais pas, au cas ou celle-ci aurait existé, l’argent pour me procurer une telle machine. Dans tous les cas, je voudrais te remercier pour ton essai sur Les détectives sauvages tellement généreux, que j’ai lu comme si ce n’était pas à moi qu’il se référait. Je crois certainement que tu as vu juste en ce qui concerne l’identification du poète péruvien. Que fais-tu à Too Loose ? Je t’embrasse.

Roberto.

 

31/05/2003

Roberto :

Je ne vis pas à Toulouse même si, c’est vrai, je me sens régulièrement Too Loose. Je suis venus à Bordeaux pour écrire (ça peut paraître naïf, mais c’est pourtant la vérité). J’ai finis ma maitrise et décidé de remettre le doctorat d’un an pour me consacrer pleinement à mon deuxième roman. Tu n’as pas à me remercier pour l’essai, c’est moi au contraire qui te remercie pour le roman. Non seulement il m’a conduit jusqu’au Mexique (à la recherche de quelque chose que je n’allais pas trouver), en plus il me suit où que j’aille désormais. Mon séjour européen n’est que momentané. Je souhaite finir mon doctorat. Je te raconte tout ça car je compte développer mon mémoire de maîtrise (sur Les détectives sauvages) pour y inclure également Monsieur Pain et Nocturne du Chili. J’ai lu il n’y a pas très longtemps Feu pâle de Nabokov, un roman étrange et stupéfiant que tu connais certainement. L’idée du lecteur comme détective y est très nette. Le fait consistant à sauter des pages en suivants les indications d’un éditeur fictif alors que celui-ci te donne des fragments d’information ou déforme celle dont tu disposes à sa convenance, m’a donné de précieuses idées pour mon roman. J’aimerais bien t’en parler. Je ne l’ai raconté à personne car je suis de ceux que la pudeur écrase. Bon, Roberto, je te remercie pour ta réponse, cela m’a beaucoup touché. Je t’embrasse.

À bientôt,

D.

 

02/06/2003

Cher Trelles :

Combien j’envie ta jeunesse, cette profusion d’énergie, toutes les possibilités du monde qui ne demandent qu’à être conquises ou à mourir dans la tentative. Parle-moi de ton roman, mais surtout, écris-le. Sans peur. Et aussi, c’est peut-être ce qui importe le plus, avec une humilité digne de Saint-François ou au moins de Giacopone da Todi. Chaque jour qui passe je suis plus convaincus que l’acte d’écrire est un acte d’humilité consciente. Bon, j’attends de tes nouvelles. D’ici là, je t’embrasse.

Bolaño.

 

La dernière lettre que je lui ai écrite n’a jamais reçue de réponse. Je lui demandais quelques minutes de son temps afin de me rendre à Blanes et le rencontrer. Le 15 juillet 2003, j’apprenais sa mort dans un mail sobre et désolé de Robert Amutio.

L’acte d’écrire est un acte d’humilité consciente.

Jamais en 31 ans de vie je n’ai reçu meilleur conseil de quelqu’un.

Je ne suis jamais allé à Blanes.


Ndt : La citation de Rencontre avec Enrique Lihn est tirée de Des putains meurtrières, traduit par Robert Amutio aux Éditions Christian Bourgois. Le texte de Diego Trelles Paz a été publié, entre autres, dans le supplément « Radar » du quotidien argentin Página 12, en 2013 lors d'un numéro spécial Bolaño.


par Diego Trelles Paz

Diego Trelles Paz est né à Lima en 1977. Journaliste, écrivain, critique (cinéma et musique), scénariste, et universitaire, il est notamment connu en Amérique latine pour ses réflexions sur le roman policier et ses recherches sur l’écrivain chilien Roberto Bolaño. Il est l’auteur de plusieurs livres. Bioy, son premier roman traduit en français (par Julien Berrée), est publié en 2015 par les éditions Buchet Chastel.


traduit par Guillaume Contré

Compositeur de musique concrète et lecteur compulsif dont le penchant pour certains argentins et autres latinos pas piqués de vers est bien connu des services de police, Guillaume Contré déblatère de tout et de rien sur l’Escalier des aveugles, son blog de critique littéraire, et fait de même dans la langue de Cervantes pour le compte de la revue culturelle web argentine Espacio Murena.


Posted
AuthorDiego Trelles Paz