« Je ne vois aucun sens, aucun but à la profession d’écrivaillon. »


Vie et faits du fameux chevalier Schenapahnski

Commencées en 1848, « pour l’agrément des temps présents et les rires indélébiles de la postérité », les aventures du chevalier Schenapahnski accompagnent sur près de deux ans la Révolution de mars sous la forme de roman-feuilleton dans le journal fondé par Marx et Engels, la Nouvelle Gazette rhénane. S’affranchissant de toute convention narrative, jonglant allègrement avec les différents registres littéraires, multipliant perspectives et digressions, Weerth tourne en dérision l’aristocratie, l’affèterie dont elle fait preuve et l’ancestralité qu’elle allègue, à travers la figure de son représentant le plus éminent : le chevalier Schenapahnski.

Mais si les rires de la postérité retiendront le nom de Schenapahnski, il y en a un autre dont il faut se rappeler : celui du Prince Felix Lichnowsky, aussi appelé de son temps « Lola de la Paulskirche » ou « Prince Jacassarowsky », et qui, avant de refaire fugitivement surface au détour du chapitre 36 des Cahiers de Malte Laurids Brigge de Rilke, inspira à Heinrich Heine la figure du fameux chevalier Schenapahnski, aristocrate déchu et dresseur d’ours. Dans l’épopée Atta Troll parue en 1843, Schenapahnski apparaît sous les traits déjà fort avantageux d’un beau et intriguant chevalier qui exploite Mumma (une ourse s’étant entichée de lui), avant de l’abandonner sans ménagement.

Bref, le Prince alliait un caractère moral et intellectuel plus que douteux à un plaisant minois, dont il saura jouer pour faire avancer sa carrière politique de conservateur au parlement de Francfort. Et cette fonction semble l’avoir rendu à ce point populaire qu’un soir d’insurrection de septembre 1848, il finit lynché par des Francfortois sur lesquels il avait donné l’ordre de tirer quelques heures plus tôt.

Dans le récit de Weerth, nous suivons le chevalier, qui n’a rien à envier à l’ingénieux hidalgo de la Manche ni au chevalier de Faublas, dans ses aventures galantes et sa soif de renommée. Et en digne anti-héros, nous le voyons tomber, de Charybde en Scylla, dans les abysses de l’indigence morale et pécuniaire, avant de rebondir pour embrasser la carrière politique : en cours de route, il s’entichera de la comtesse de S., affrontera au sabre le comte de G., s’endettera dans une affaire de diamants pour les yeux d’une belle, partira en Espagne pour s’engager comme reître dans les rangs de Don Carlos, avant de faire la cour à une richissime duchesse borgne et chauve qui, avec la clé de son cœur, lui livrera celle de sa fortune, fortune grâce à laquelle il accèdera enfin aux honneurs de la chose publique et siégera sur les bancs du parlement de Francfort. 

Faits et vie du méconnu Georg Weerth

Contrairement au prince Lichnowsky que l’on gratifia d’une biographie, Georg Weerth est passé à travers les mailles de l’histoire (des vainqueurs ?), sombrant dans les limbes de la littérature en même temps que la République démocratique allemande, à l’exception notable de son poème Das Hungerlied (La Chanson de la faim) qui figure dans tous les manuels scolaires et toutes les anthologies de poésie allemande. Ses ouvrages ont d’abord paru en Union soviétique avant d’être éditées en Allemagne de l’Est, et il n’existe qu’une seule édition de ses œuvres complètes : celle de Bruno Kaiser, parue en 1956, qui a servi de référence à toutes les éditions ultérieures. Une sélection des œuvres de Weerth en deux volumes a ensuite paru en RDA dans la collection « La bibliothèque des classiques allemands » aux côtés de Luther, Goethe ou encore Theodor Fontane.

Seul livre à paraître du vivant de son auteur, Vie et faits du fameux chevalier Schenapahnski s’inscrit dans la parenthèse de l’histoire allemande qui s’ouvre avec le printemps des peuples et se referme avec la réaction prussienne ; bulle de liberté qui aura vu éclore la Nouvelle Gazette rhénane, dirigée par Marx et Engels, dans laquelle paraîtra sur près de deux ans le roman-feuilleton de Weerth. Mais à l’élan émancipateur succèdera la répression et la censure, et Weerth, mettant un terme à sa carrière d’auteur, d’écrire à Marx : « Je ne vois aucun sens, aucun but à la profession d’écrivaillon. Quand tu écris quelque chose sur l’économie politique, ça au moins, ça rime à quelque chose. Mais moi ? Se livrer à de piteuses blagues, de mauvaises plaisanteries pour arracher un sourire falot aux ganaches patriotiques. (…) Nous ne nous sommes pas compromis, c’est l’essentiel ! Depuis Frédéric le Grand, personne n’aura aussi mal traité le peuple allemand comme la Nouvelle Gazette rhénane. Je ne prétends pas en tirer tout le mérite ; mais j’y ai contribué pour partie… ».

Durant sa courte vie (1822-1856), Weerth exerça une grande influence en temps qu’écrivain, satiriste et journaliste, à côté de son métier de négociant. Il rencontra le très vénéré Heine à Paris et collabora avec Marx et Engels à la Nouvelle Gazette rhénane. Sorti de prison en 1850, où il purgea une peine de trois mois pour « diffamation » à l’encontre du prince Lichnowsky, il renonça à l’écriture sans consentir à l’exil. Il poursuivit sa carrière de négociant dans toute l’Europe et partit s’installer en 1855 dans les Caraïbes. En juillet 1856, à Saint Domingue, il tombe malade et meurt peu après à la Havane des suites d’une méningite. Ses manuscrits et effets personnels sont dispersés entre l’Institut international d’histoire sociale d’Amsterdam, l’Institut Marx-Engels de Moscou, les archives de la bibliothèque régionale de Detmold… et le Fric-Frac Club, où l’on lira, sous forme de feuilleton inédit en français, quelques fameux extraits de Vie et faits du fameux chevalier Schenapahnski.


Georg Weerth | Leben und Thaten des berühmten Ritters Schnapphahnski

Verbrecher Verlag | 2006 | 228 p. 


par Christophe Lucchese

Traducteur inexpérimental et vidéaste attilesque, Christophe Lucchese est membre éminent de l’Internationale Traductionniste — et le plus grand des chenapans.


Posted
AuthorChristophe Lucchese