Étrange mélange


Vingt-huit ans après sa parution aux États-Unis, Mulligan Stew/Salmigondis paraît en français chez Cent pages. Cette publication du roman qui domine l’œuvre de Gilbert Sorrentino et qui reste une pièce maîtresse de la littérature US du siècle passé est l’occasion parfaite pour les lecteurs francophones d’enfin vraiment découvrir un auteur par trop ignoré.

Sorrentino est décédé l’an passé à l’âge de 77 ans, mettant ainsi un terme à une carrière riche de 19 romans (20 en comptant le dernier à paraître) et 10 recueils de poésie. Seuls cinq de ces titres sont disponibles dans notre langue et ils se vendent à peine. Aux États-Unis, la plupart des livres parurent dans des petites maisons, son travail restant ignoré du grand public. Pour se consoler, on se dira qu’il est parfois mieux d’être bien lu que beaucoup lu : le défenseur numéro un de Sorrentino n’est autre que Don DeLillo.

Qu’est donc que ce fameux Mulligan Stew/Salmigondis ? Comme le dit Bernad Hoepffner, son traducteur, il s’agit de « la plus extrême caricature de ce que l’on appelait la littérature “postmoderne” : dans un certain sens, il part du premier livre appartenant à cette “école”, At Swim-Two-Birds de Flann O’Brien, et en écrit le point final magistral, car ce roman n’est fait que de ce que l’on considère normalement comme du paratexte ». On ne saurait mieux dire. On a sous les yeux un petit animal de laboratoire nommé Anthony Lamont qui tente, tant bien que mal, d’écrire un nouveau roman expérimental. Sans gloire ni fortune, déjà âgé, l’homme s’avère piètre écrivain. Le lecteur, bête omnisciente, peut fureter à l’aise dans son roman in progress, dans sa correspondance avec sa sœur ou un prof envisageant de parler de lui dans un cours sur la littérature expérimentale, ainsi que dans ses notes de travail. Il apprendra aussi avec stupéfaction que les personnages de Lamont, lui-même piqué chez O’Brien, ont été empruntés à Joyce et Hammett, et que, ayant pris goût à la bonne lecture, ils sont en pleine rébellion contre les outrages que la prose pataude et le cerveau passablement dérangé de l’auteur leur font subir.

Il n’y a, de fait, pas vraiment de roman dans ce roman rempli de romans : c’est un assemblage de ce qui fait l’univers d’un écrivain, au lecteur de remettre les pièces en place s’il veut se faire un portrait de Lamont. D’ailleurs, on ne lit pas Sorrentino dans ce livre, on lit Lamont. Le tour de force aura donc été pour l’écrivain de se transformer en ce confrère imaginaire, transformant son style et se mettant à écrire d’une plume souvent lamentable. Oui, Mulligan Stew/Salmigondis est, d’une certaine façon, pitoyablement écrit, mais cette faiblesse impressionne : vous avez dit mauvais poème ? Mauvaise prose expérimentale ? Mauvais roman cowboy ? Mauvaise épopée en vieux français ? Sorrentino vous les fournit plus vrai que nature. Une oreille d’une finesse incroyable lui permet de restituer à peu près n’importe quel discours ou écrit stéréotypé. Ainsi, paradoxalement, de cet amoncellement de merde se dégage une superbe pépite textuelle.

Certains se demanderont donc à quoi bon lire un tel livre. Autant se demander à quoi bon lire une satire… Impossible en effet de ne pas sourire à ce qui est épingler : les mauvais écrivains, les prétentieux, les professeurs, les éditeurs, la relation au sexe. Sorrentino, contrairement à ce que l’on pourrait penser, n’est pas gratuitement méchant : il est férocement pertinent puisqu’il dépeint avec grande justesse le milieu culturel non seulement de son époque, mais aussi de la nôtre, ainsi que, plus que probablement, de celle de Flaubert, tant ces particularités semblent être une constante.

Finalement, Mulligan Stew/Salmigondis peut sans doute être considéré comme une sorte de réponse littéraire où Sorrentino se gausse d’un milieu qui ne sait trop comment le considérer, mais surtout comme une formidable démonstration aux ennemis de la littérature un tant soit peu exigeante de la force créatrice d’un véritable écrivain. Non, Sorrentino n’est pas Lamont : là où son personnage est sans doute en train de fournir une ultime tentative de roman, basculant dans la folie paranoïaque à mesure que son sujet lui échappe, lui écrit Mulligan Stew/Salmigondis. La différence ne se situe pas entre l’expérimental et le mainstream, mais entre l’originalité et le cliché, entre celui qui écrit vraiment et celui qui prétend le faire.

Un dernier mot sur l’édition française : non seulement le texte est admirablement bien traduit, mais en plus le travail effectué par Cent pages sur la présentation est superbe : papier bible, jeu typographique, illustrations… Infiniment supérieur à ma copie Grove Press de 1987. Vraiment dommage que ce livre ait plus de difficultés à vivre médiatiquement que Le tunnel de Gass. Raison de plus pour moi de donner un modeste coup de projecteur et pour vous de soutenir un éditeur et un traducteur courageux…


Gilbert Sorrentino | Salmigondis
Cent Pages | trad. anglais Bernard Hoeppfner (États-Unis) | 2007 | 492 p.


par François Monti

Co-fondateur du Fric-Frac Club, François Monti traduit parfois et écrit (beaucoup) sur l’alcool et les cocktails. Son premier livre, Prohibtions, est paru aux Belles Lettres en février 2014. En attendant, vous pouvez le retrouver sur Bottoms Up et @frmonti sur Twitter.


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