Le Styx des mots


Le roman n’examine pas la réalité
mais l’existence […] Le romancier
n’est ni historien, ni prophète : il est
explorateur de l’existence.
— Milan Kundera

Commençons peut-être d’abord par casser le jouet.

Bien qu’il vous appartienne de rompre la fine membrane de papier qui retient le livre, de feuilleter ensuite cet impressionnant volume et sa vingtaine de documents glissés soigneusement entre les pages, de le lire une première fois puis nécessairement une fois encore, d’aller pour finir sur les divers sites internet y glaner les derniers indices pour dissiper vos nombreux doutes et espérer un jour percer le secret promis, S., avant toute chose, n’en demeure pas moins un objet qui s’apparente davantage à un accessoire de film, au fac-similé d’un ouvrage obscur et inconnu. Pour que s’oublie presque la reconstitution, l’objet en adopte d’ailleurs tous les mimes et toutes les ruses. C’est au fond le pacte indispensable, implicite que vous nouez lorsque vous vous décidez à le décacheter et à sortir son livre, le Bateau de Thésée, de son coffret frappé du « S. », pictogramme inversé évoquant la fameuse boite de magie Tannen marquée du point d’exclamation et dont parle Abrams dans une fameuse conférence donnée à TED : une « Mystery box » cachée selon lui derrière toute œuvre mais également derrière nos vies.

Le mystère s’épaissit...

Le mystère s’épaissit...

S. relate une enquête exégétique de deux étudiants (Jennifer et Eric) sur l’identité réel de l’auteur du livre Le Bateau de Thésée, dix-septième et dernier roman d’un certain V.M. Straka, paru en 1949 et dont un exemplaire emprunté à la bibliothèque leur serve à correspondre ensemble en écrivant dans ses marges. D’un foisonnement parfois écrasant, le jeu que Dorst et Abrams inventent ici — comme on a pu leur reprocher sur de nombreux forums — parasite il est vrai souvent la lecture, la rendant difficile à maintenir et par conséquent à comprendre ; mais plus que tout il procure également dès le début la sensation que chaque avancée n’est jamais sans arrière-pensée puisque rien n’y a été placé au hasard (les documents ont une disposition précise dans l’ouvrage) et qu’en un sens son idée — risquée cela dit — prendrait le pari d’une sorte d’anti-littérature, où la prose déployée ne répondrait à aucune autre sorte d’expression que celle de son intrigue méta. Ainsi avec leur idée d’un objet recréé de toutes pièces, le titre choisi par les auteurs pour leur livre fictif tombe sous le sens : le bateau de Thésée, dans l’antique cité d’Athènes, fut en effet à l’origine d’un débat sans fin lorsque son héros revint vainqueur de son combat contre le Minotaure, et que les habitants, en voulant préserver son navire, en restaurèrent chacune des planches au fil des ans au point que ne subsiste plus aucun élément de l’embarcation d’origine.

S. procure dès lors la sensation de retrouver selon un schéma inversé les nombreux livres réels disséminés par le passé dans la série Lost (du même Abrams) et qui avait pris soin de décliner durant six saisons un véritable jeu de pistes et d’échos cryptiques, identitaires, par le choix des références littéraires placées entre les mains de ses différents personnages. Ouvrir à présent Le Bateau de Thésée, c’est ouvrir un livre venu depuis l’autre côté de l’écran et qui aurait atterri dans la vie réelle. Il semble intentionnellement fait de cette même matière, de ce même magma déjà présent dans Lost (mêlant littérature populaire et confidentielle), rejouant ici, dans le cas de S., le style très classique et les codes du roman d’aventure et d’apprentissage — excepté que l’enquête de ses deux principaux protagonistes n’est là que pour davantage en exacerber la dimension exégétique qu’est supposé offrir le livre de Straka. Jen et Eric (dont ce dernier avoue que ce n’est pas son vrai prénom) ne sont en cela qu’une preuve supplémentaire, une des nombreuses preuves matérialisées du secret que le livre renferme, tout comme il prétend en fournir beaucoup d’autres : c’est sans doute pourquoi les échanges à propos de leurs recherches prennent le plus souvent la forme d’une discussion dans laquelle se livrent moins des idées que des impressions ou des remarques.

Sawyer, au calme...

Sawyer, au calme...

L’acte de ruminer est sans conteste inscrit au coeur du livre. Celui de Straka raconte l’histoire de S., personnage amnésique embarqué à bord d’un navire à l’équipage étrange et monstrueux, cherchant à retrouver qui il est. Au verso du coffret, sur le cachet illustré par un immense voilier, une phrase sert d’avertissement au lecteur: « Ce qui a commencé dans l’eau s’achèvera-là, et ce qui s’achève là recommencera ». Construit en spirale, les strates des différentes enquêtes menées en binômes (S. et Sola puis Jen et Éric) à la fois dans et en dehors de la diégèse du Bateau de Thésée fournissent comme une image concentrique des identités après lesquelles court le roman (il y a S. mais aussi Straka ou encore sa traductrice). L’ « auteur » se retrouve ainsi être cette figure invisible offerte à tous les retournements possibles, non pas synonyme d’autorité ou de parrainage — à quoi il peut être attaché d’ordinaire — mais plutôt de rumeur et de dislocation, empêchant dans les temps et les mues successives offerts par son dispositif tout mécanisme d’identification, qu’il s’agisse de ses personnages comme de ses lecteurs. S. s’applique pour cela à faire de cette recherche une expérience physique, celui d’une confrontation des fictions (dont le mensonge sur sa nature fait partie) et d’un visage (le nôtre, le seul parmi les masques et les faux-semblants qu’il contient) face aux déguisements des mots. S., le personnage central du roman de Straka (et qui donne son titre au roman d’Abrams et Dorst), est donc à la fois celui par qui on rentre dans cette aventure et celui qui pose la base des intrigues successives. Écho par ailleurs lointain et subtil, le personnage évoque d’une certaine façon celui de Richard de la série d’Abrams et Lindelof qui partant d’un personnage réaliste, secondaire, se révélait être celui extérieur à l’île qui y avait séjourné le plus longtemps, traversant en définitive tout son récit. Échoué sur l’île à bord d’un bateau, le « Black Rock », sur lequel il fut enrôlé de force, l’épave sera retrouvé dans les premières saisons et son histoire révélée que bien plus tard dans la série, jetant la lumière sur les 140 ans d’existence de son prisonnier. S. semble ainsi vouloir à sa manière, avec des moyens plus modestes, tracer une histoire étendue, aussi vaste qu’elle serait épique mais cette fois-ci en la traçant d’un point de vue strictement analytique par les strates d’interprétations et de spéculations qu’elle recouvre, imaginant pour ce faire ses lignes écrites en 1949 et où les querelles d’universitaires et de spécialistes qu’il semble depuis susciter retombent à leurs tours parmi les marges de cette histoire d’amour presque trop évidente entre Jen et Eric.

S. veut lui aussi, et cette ambition saute aux yeux partout dans le livre, contenir toute l’eau de la mer dans une bouteille. Il le désire ici en misant du côté de ses énigmes cryptiques, de son mystère encore irrésolu et ce malgré les nombreuses thèses, essais, complots dont il semble pourtant faire l’objet. Comme Lost, avec qui il partage quelques troublantes ressemblances, S. propose une carte pour se perdre. Comme Lost enfin, accepter son mystère fait partie intégrante du schéma de lecture pour en apprécier à la fois l’objet et le rôle qu’on nous laisse y jouer. On ignore ainsi comment le lire, par le lire puisque son principal ressort consiste, comme nous le disions, à recouvrir une énigme par une autre, une exégèse par une autre, multipliant différentes temporalités d’analyse (différenciables par les couleurs des stylos employés) à la manière de sa panoplie de documents, de photos et d’accessoires déposés entre ses pages. Il y a donc une ambition tout à fait consciente de vouloir emboiter les récits, de les plier les uns sur les autres, pareilles à certaines idées avec lesquelles semblent construit le livre et qui consistent à sans cesse déplacer le centre vers lequel il cherche à nous amener en recouvrant pour cela habilement le mystère à l’aide de l’objet, le factice avec l’enquête et la clarté avec l’abondance. C’est en ce sens que le centre du livre se dégage surtout de l’intérêt que nous voulons placer en lui, et en l’occurrence nous souhaitons placer cet intérêt.

Les bateaux de Thésée.

Les bateaux de Thésée.

J’ai commencé à me dire que le mystère était plus important que la connaissance. […] Il y a ce que vous pensez obtenir, puis ce que vous obtenez en réalité.
— J.J. Abrams

Abrams, toujours dans sa conférence à TED, a pu dire à la fois combien il aimait l’imprimerie, ses machines, le papier, mais aussi comment, enfant, son grand-père lui avait transmis ce plaisir de démonter les objets pour voir de quoi ils étaient faits et, en cela, permettre d’en comprendre leurs fonctionnements. C’est la raison pour laquelle Abrams a avant tout cette âme de concepteur, cette âme qui l’a amené à avouer à propos de ce livre — et par le passé avec la série Lost — en avoir seulement eu l’idée avant de se mettre à la recherche de celui, ou de ceux, qui serait à même de la concrétiser (ici Dorst, et autrefois Lindelof et Cuse pour sa série télé). D’où peut-être le besoin chez lui de faire des objets qui se dérèglent, des objets équivoques, qui échappent même à leur créateur (ici, qu’il soit de fiction ou non), qui s’écartent d’une logique mécanique (qui tournent soit à vide soit à plein régime), qui ne s’arrêtent jamais. Comme il l’avouait lui-même au cours de cette même conférence donnée à TED: « J’ai commencé à me dire que le mystère était plus important que la connaissance. […] Il y a ce que vous pensez obtenir, puis ce que vous obtenez en réalité ». S., vous l’aurez compris, ne se résout pas en lisant ses dernières pages ; il semble plutôt s’attacher à créer un genre qu’en nous aidant d’un néologisme barbare l’on pourrait désigner du terme de « sur-fiction », et dans laquelle le livre, en déployant une esthétique de la fausse piste, relèverait à la fois de l’objet, de l’indice et du puzzle ; où les traces laissées pour le lecteur empêchent de tout à fait le considérer comme un livre qui n’aurait qu’une histoire à raconter — en tout cas dont ce serait le but premier — mais plutôt de penser sa dynamique comme un parcours, un programme. En parler comme nous tentons de le faire reviendrait, d’une certaine façon, à raconter une trajectoire commune, bien que moins démente, à celle qu’empruntait le personnage de John Trent dans le film L’Antre de la folie de John Carpenter (1994) — les influences Lovecraftiennes étant d’ailleurs plus qu’explicites parmi les deux œuvres.

Il semble donc impossible à première vue de raconter S. On en dirait à chaque fois trop ou trop peu, surtout lorsqu’aux yeux de Dorst ou Carpenter, on comprend que le lecteur est avant tout assimilé à quelqu’un d’incrédule, quelqu’un à qui l’on fait payer sa folie de refuser de voir l’importance de la fiction dans sa vie — et le lecteur de S., soyons honnêtes, se pose souvent des questions sur l’arnaque ou non de ce qu’il a devant les yeux et entre les mains. Il est ainsi fascinant de constater combien L’Antre de la folie s’amusait lui aussi, dans sa dernière séquence, à renvoyer sa fiction au rang d’objet transitionnel de la malédiction qu’il mettait en scène. Pour rappel, il s’agissait pour Trent (joué par Sam Neil) de retrouver un auteur de livre d’horreurs à succès, Sutter Cane, dont les livres possèdent le pouvoir de tourmenter jusqu’à la folie ceux qui en font la lecture. Interné et racontant son histoire, Trent attend donc que la terrible prophétie de l’ultime livre de Cane prenne enfin le dessus sur la réalité. S’échappant de l’asile, il termine son errance dans un cinéma où revoyant le film auquel nous venons d’assister, il rit à pleine gorge en de grands rires hystériques et inquiétants en se voyant soudain sur l’écran. Sauf que le film cherche sans doute peu à peu à nous faire oublier qu’il débute avant tout par l’asile et n’en constitue point son aboutissement dramatique : Trent y est amené en camisole puis questionné, moment où il livre alors son histoire, sa version des faits. S. fonctionne à son tour sur le même principe : il cherche à raconter cette histoire qu’il sait d’ailleurs impossible à raconter alors sur laquelle viennent s’ajouter celles des autres, ces autres qui deviennent, bien entendu, de plus en plus étrangers au récit initial. Il nous fait rentrer dans ce cercle infernal où tout le monde sait quelque chose mais où, en fin de compte, personne ne sait rien. Reste l’ultime échappatoire envers un roman qui nous plonge alors parmi les délires et les hallucinations d’un grand Styx dévorant : accepter l’idée, et de toutes ses forces, que l’identité ne sera jamais autre chose qu’une invention qui sommeille. Pour en rêver l’accès, un simple hiéroglyphe incurvé y suffit.


J.J. Abrams & Doug Dorst | S.

Michel Lafon | 2014 | trad. de l’anglais (États-Unis) par Serge Filippini et Jean-Noël Chatain | 416 p.


par Warren Lambert

Warren Lambert est né en 1986, à Troyes. Critique mais aussi vidéaste, il participe à la revue de cinéma Sédition et prépare actuellement une web-série intitulée Paris Existe : sorte de revisite cauchemardesque, grotesque et poétique de la plus belle ville du monde qui ne peut offrir que ce qu’elle a…


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