Les hommes en blanc et la ville fantasmatique


Les deux plus indémodables et indécrottables compères de la littérature argentine, n’ont pas fait qu’écrire des nouvelles policières sous pseudonyme, former des anthologies fantastiques ou boire du maté en écoutant des milongas jusqu’au bout de la nuit. Il est aussi arrivé à messieurs Borges et Bioy de fabriquer quelques scénarios pour le cinéma, dont certains ont été tournés, comme le redoutable et merveilleusement esthétique Invasión de 1969. Film culte, chef d'œuvre, pierre angulaire du cinéma argentin, Invasión a réellement failli passer à la trappe de l’histoire, l’histoire des bandes étant presque plus rocambolesque que celle dont elles font le récit : car il aura fallu attendre les années 2000 pour revoir une version reconstituée, rebâtie à partir des quatre bobines restantes et du négatif son, les huit autres ayant été détruites par les militaires pendant la dictature, après déjà quelques années de censure. Si le film n’est pas ouvertement engagé — il s’apparente plus à un scénario de science-fiction existentielle et métaphysique, Borges y voyait essentiellement un film fantastique d’un nouveau genre  —, il est évident que l’allégorie politique y fonctionne à plein régime, et de fait, ne pouvait que déplaire après le Coup d’État de 1976.

À l’initiative et à partir de premières lignes du réalisateur Hugo Santiago, Borges et Bioy développent à la fin des années 60, le récit allégorique d’une grande ville d’Amérique Latine, Aquilea, sur le point d’être envahie par des hommes en costards clairs, contre lesquels lutte une insuffisante guérilla. Dès le départ, tout semble déjà joué : le récit aux allures de James Bond hitchcockien revêt rapidement les atours d’une narration tragique, fatale, version Nouvelle Vague. D’un côté, le petit groupe du quartier nord mené par Julián Herrera, qui reçoit les ordres d’un vieil homme mystérieux et triste, Don Porfirio, va de subversions en sabotages, élaborant plans énigmatiques et réunions secrètes pour lutter contre les envahissants men in white, dont on ne sait s’ils sont des mafieux, des extraterrestres ou des robots, mais qui agissent comme s’ils étaient les trois à la fois. D’un autre, c’est celui d’Irene, la femme de Julián, au double-jeu subversif, puisqu’elle aussi lutte contre l’invasion au sein de la guérilla du quartier sud, et à la fois cache à son mari son implication dans la résistance. Leur amour s’étiole à mesure que s’étiolent les possibilités que la résistance puisse effectivement aboutir contre la grande vague des hommes en costumes clairs. L’amour a laissé la place à la « mission », dominée largement par la peur — à part pour Julián Herrera, sec et impavide, parfaitement magistral et parfaitement solitaire — de tous ces hommes faussement héroïques qui doivent mourir et laisser leur place, à d’autres, de même que la résistance doit se poursuivre infiniment dans une cité atemporelle infiniment assiégée par l’invasion.

Ces motifs de transformations infinies et circulaires sont bien la marque de Borges et Bioy, tout comme l’arrière-fond gnostique (Qui tire les ficelles du côté des hommes en blanc ? Qui donne à Don Porfirio les informations qui permettent de donner encore un peu de sens à la guérilla ? Qu'est-ce que ce mal, cette invasion ?) ou les allusives références mythologiques (le nom de la cité, le dédale qu’elle forme, l’analogie avec le cheval de Troie dont doit se saisir le groupe de Julián…). Mais au-delà des obsessions présentes des deux écrivains, c’est peut-être surtout par la charge pastiche de leur écriture qu’on les reconnaît le plus. Les labyrinthes, les hologrammes, les faux-semblants comptent moins, dans Invasión, que le visage inquiet d’un pharmacien rondelet destiné jouer au guérillero malhabile, qu’une attaque surprise à des années-lumières des feux d’artifices hollywoodiens, qu’une scène de torture et de fuite moins spectaculaire qu’absurde et désenchantée. On dirait, jusque dans la trame même et son déroulement, que Borges et Bioy parodient, pastichent, redessinent des récits qu’ils savent séculaires, comme ils l’ont toujours fait et c’est ce qu’ils font de mieux, accompagnés en cela, dans une esthétique léchée, par Santiago le maître d’œuvre.

Filmé en noir et blanc, avec grand soin, dans une Buenos Aires fantasmatique et encore « ancienne » — aujourd’hui, le quartier du port (Puerto Madero) et le microcentro sont remplis de complexes immobiliers de plus de vingts étages, d’institutions, de banques, de sièges d’entreprises ou d'appartements pour millionnaires —, Invasión est, en plus d’une espèce de film rétrofuturiste à la Alphaville ou La Jetée, un magnifique voyage dans le temps. Si l’action se déroule en 1957, comme dans L’Éternaute avec lequel il trace de ponts, les images sont de la fin des années 60. À la fois expressionniste et épurée, la photographie est tout simplement magique et participe à l’étrangeté et la beauté du film. Peut-être faut-il maintenant fermer les yeux et garder ces tableaux somptueux de Buenos Aires comme certaines des meilleures illustrations possibles pour les textes des deux indémodables et indécrottables compères de la littérature argentine.


Jorge Luis Borges, Adolfo Bioy Casares (scénario) & Hugo Santiago (réalisation) | Invasión (1969)

MALBA (DVD) | 2008 | 121 mn 


par Antonio Werli

Co-fondateur du Fric Frac Club et ancien libraire, Antonio Werli a dirigé la revue Cyclocosmia dont les dossiers thématiques portent sur les œuvres de Thomas Pynchon, José Lezama Lima et Roberto Bolaño. Cabriolant entre espagnol et italien, il a fait le serment, le malheureux, de gagner sa vie en ne traduisant que des micro-fictions échevelées ou des terrorisants romans-monstres.


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