La littérature américaine est-elle surestimée ?


Décidément, plus personne ne respecte les Américains. Il y a peu, lors du Jaipur Festival of Literature, Jhumpa Lahiri et Xialou Guo, respectivement indo-américaine et sino-anglaise, exprimaient le sentiment étrange et excitant que la littérature américaine était "massivement surestimée". L’une des principales raisons avancées par les deux romancières pour expliquer cette catastrophe était un manque flagrant d’ouverture, menant à un nombre de traductions tout à fait ridicule (2 % des livres publiés par an dans les pays anglo-saxons contre 27 % en France, à la louche). Que ce soit dans les médias ou les librairies américaines, la place réservée aux livres étrangers est dérisoire. Même au moment de faire un inventaire universel leur vision reste curieusement étroite. Prenez une bûche comme The Western Canon d’Harold Bloom ou le très populaire 1001 Books to Read Before You Die (on va laisser Steven Moore tranquille), bon ben c’est bourré jusqu’à la gorge d’auteurs anglo-saxons dont un bon paquet est totalement inconnu par le reste du monde civilisé. Fanny Burney, Matthew Arnold, A. E. Housman... Des piliers de la littérature occidentale ? Sérieusement ?

Mais avoir une part importante de traductions assure-t-il pour autant une littérature de qualité ? La question peut se poser chez nous et, à première vue, la réponse semble être un terrible "NON". Jamais roman n’a été aussi auto-centré sur lui-même, aussi étranger au monde qui l’entoure. Jamais nous n’avons produit autant de jolies phrases si dispensables. Personnellement, j’aurais tendance à rejeter toute la faute sur le Nouveau Roman et notre système scolaire. Ça mange pas de pain et je trouve toujours des gens pour tomber d’accord avec moi. Plus sérieusement, il y a quelque chose d’indicible et de bloqué qui mériterait sans doute un peu plus de place que cette humble chronique. D’ailleurs, ceux d’entre vous qui veulent aller à la filoche seront les bienvenus dans les commentaires. Pour les lignes qui restent, je vais plutôt vous parler d’une vidéo B. J. Novak.

Novak est un type formidable. Non seulement il est coproducteur et scénariste de la série The Office, dans laquelle il joue (on l’a aussi vu couper des scalps de nazis chez Tarantino), mais en plus il vient d’écrire un recueil de nouvelles édité par Knopf. Ce qui fait de lui un homme de lettres doublé d’un businessman avisé. Et pour cause, le trailer que vous venez de voir est intelligent, cultivé et plein d’humour. Bon à marier, quoi. En ce qui nous concerne directement, il cristallise à coup de clichés toutes ces petites manies insupportables qui font de notre littérature une vieille bourge qui radote la bouche pleine de biscottes. Il y a tout ce qu’il faut pour nous mettre hors de nous : le combo magique béret-cigarette-marinière, le côté snob, parisien, bavard, un peu passéiste d’un récit français figé autour de ses rites et de ses codes germanopratins. Puis il y a Novak, le gars cool, mais qui prend les choses à coeur. Son approche décomplexée est rafraîchissante, mais cette décontraction ne l’empêche jamais de laisser poindre une brindille d’admiration pour la façon dont la France considère ses écrivains. Du moins, j’aime à le croire... sinon, franchement, tout est perdu. Novak est malin, typiquement américain (du genre qui habite sur la côte et lit le New York Times), et toute cette fabuleuse machinerie ne serait donc là que pour une seule et bonne raison : nous vendre son bouquin. Et vous savez quoi ? Ça marche.

Quelle leçon pourrions-nous tirer de cela avant de se mettre à hurler que le livre n’est pas un bien de consommation comme les autres et que le capitalisme rampant et analphabète de cette civilisation de dégénérés va-t-en-guerre que nous n’arrêtons pas de recopier dans les moindres détails ne nous transforme en mèmes vivants ? (#AhAh !) Soyons honnêtes cinq minutes : nous avons cessé d’être une grande nation au moment même où le général De Gaulle en a fait un slogan et ça n’est pas les polémiques gerbantes du moment qui vont y changer quoique ce soit. Nous avons les épaules tellement alourdies de notre Grande Histoire, de notre Belle Culture, les poches tellement pleines de Grands Auteurs, qu’à la simple idée que la littérature et le roman puissent être autre chose que la Littérature et le Roman nous vient des crises d’épilepsie collectives. Est-ce que le fait que les jurés de nos principaux prix littéraires ont l’âge d’avoir libéré Paris et que l’Académie Française ressemble à un mini Sénat où il est autorisé de porter des épées a un rapport avec cette malédiction ? Certainement pas, mais il fallait que ça sorte.

Je ne sais pas si la fiction américaine est surestimée. Je dirais que c’est avant tout une question de point de vue et de quantité commerciale. Mais quel marché (le livre n’est pas un bien de consommation comme les autres, mais le saligaud se vend, comme les autres), quel marché donc, peut se targuer de compter dans ses rangs des types comme Pynchon, Vollmann (Vollmann !), Adam Levin, Ben Marcus... capable de découvrir de petits trésors comme Vanessa Veselka et tenter des projets comme S, d’avoir une constellation d’éditeurs comme FC2, Soft Skull, Coffee Press, Red Lemonade... Je sais bien que l’herbe est toujours plus verte ailleurs, on m’a déjà fait le coup. Mais ça n’est pas une raison pour ne pas se poser de questions.

Au final, le problème est un peu le même ici comme là-bas. Nous sommes, chacun à notre manière, de foutus nombrilistes pathologiques. Les Américains, persuadés que d’avoir conquis le monde les dispensait de voir plus loin que le bout de leur nez, et nous, arc-boutés sur près de 900 ans d’histoire romanesque et incapables de faire avec la fiction américaine des années 60 ce que, en partie, cette même fiction a fait du soupçon. Mais je vais vous dire une bonne chose : de la même manière qu’il y a trop d’agences bancaires et d’opticiens dans nos rues, on fait bien trop de bruit pour nous survendre toujours la même soupe tiède et ça cache le reste. Il existe encore des maisons d’éditions qui font leur boulot de défricheurs et des auteurs comme Céline Minard, Antoine Volodine, Jacques Abeille, Pierre Senges, Frédéric Sounac (incroyable que son Agnus Regni n’ait pas eu plus de presse que ça)... des auteurs qui ne sont pas forcément en tête des gondoles de la Fnac, mais qui, livres après livres, tracent le sillon d’une littérature française que les anglo-saxons feraient bien de traduire. Certains le sont déjà. Comme quoi... 


Co-fondateur du Fric-Frac Club, curateur de la Bibliothèque Sauvage du Vallon des Auffes, Lazare Bruyant construit une maison en papier crépon sur les bords de la Méditerranée. Parfois, il blogue aussi sur le Huffington Post. Vous pouvez le retrouver sur Tumblr et @LazareBruyant sur Twitter.

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