Se transformer en autre chose


Hier, sur France Culture, était diffusée l’émission « Pour la littérature - Un livre, un culte » qui consacre cette semaine cinq fois quarante-cinq minutes à un ouvrage « culte » (au programme dans la semaine : Philip K. Dick, Malcolm Lowry, Luke Rhinehart). Hier, donc, il s’agissait d’évoquer La Maison des Feuilles de Mark Z. Danielewski, en compagnie de son traducteur Claro. Rien de très neuf dans cette émission, concernant le livre même. Tout lecteur du roman sait comment il fonctionne, de quel objet étrange et relativement inouïe il s’agit. L’émission revient sur l’histoire, sur les caractéristiques physiques, sur l’histoire de sa publication, sur les liens entre le roman et ses lecteurs, en particulier ceux qui ont été actifs sur les forums internet ouverts par Danielewski à la sortie du livre en 2000 aux USA et en 2002 en France. Très bien pour découvrir le monstre, et rafraîchissant pour les aficionados.

J’ai commencé à prendre des notes aux environs de la moitié, d’abord pour des raisons tout à fait cyniques, puis enfin par réel intérêt. David Brun Lambert qui prépare et présente l’émission diffuse à un moment (par provocation, je veux croire) un extrait du « Masque et la Plume » sur France Inter datant du 29 septembre 2002 :

Il va falloir faire un petit peu d’histoire littéraire, ne m’en veuillez pas, mais c’est un chef d’oeuvre. C’est un chef d’oeuvre compliqué, bizarre… c’est un chef d’oeuvre comme quand on envoie un rayon laser sur une boule à facettes dans une boîte de nuit et que ça envoie des petits points blancs dans toutes les directions. Donc, au vingtième siècle, il y a des expériences de langage qui ont été faites. Très rapidement : nous avons Joyce, nous avons Kafka, Faulkner et puis ça conduit à une impasse qui est celle du Nouveau Roman. On veut supprimer les personnages, l’histoire, à en devenir quasiment illisible, et là, ça s’arrête, parce qu’on peut plus avancer, c’est illisible. Donc, ces auteurs américains que sont Dave Eggers, puis Danielewski proposent de réinventer le roman en incrustant dedans des canulars potaches, des choses du jeu, euh... comme un puzzle, comme un kaléidoscope, de jouer sur les typographie, euh... de, de mettre des romans dans le romans, et même là, il y a une cassette vidéo [la bande est ici heureusement et brutalement coupée].
Claro

Claro

Mon dieu, je m’dis ! (Et quand je dit ça, c’est vraiment qu’on vient de soliciter un réflexe enterré très très loin au fond.) La voix qui déblatère ces débilités n’est autre que celle de, devinez : Fred Beigbeder. Je suis persuadé que Lambert aurait pu trouver mieux, mais enfin, c’est comme cela...
Bien sûr, Claro parvient à « faire un commentaire » sur ces insanités, comme lui a demandé Lambert : il n’existe évidemment aucun « darwinisme catastrophique de la fiction », il n’y a pas eu « le diplodocus-Joyce » et « le coelacanthe-Faulkner » puis on passerait à l’ère Minuit…

Après un moment où ça cause de questions formelles, d’expérimentations, de poésie formelle et d’héritage littéraire, de cinéma (Claro précise encore une fois que Danielewski refuse toute adaptation de film, malgré les importantes proposition qui lui sont faites), de son père, du bleu, on dérive doucement vers la capacité à Danielewski à piéger son lecteur. Claro :

[La Maison des Feuilles est] un livre qui repose de façon très intelligente, et très ironique, et qui piège également, sur la folie de l’interprétation. […] Les lecteurs, ça c’est vu sur les forums, commencent à décrypter à l’envi, et à voir des choses qui n’y étaient pas, c’est à dire tout simplement, à mettre des choses dans le livre, ce qui est une réaction naturelle de lecteur, et dans ce cas là, ça prenait un côté de prolifération assez monstrueux.

Sur Danielewski et l’internet, sur la notion d’hypertextualité :

[Bien que Danielewski use d’internet comme d’un outil à part entière] il y a une position claire de Danielewski : le livre n’est pas de l’hypertexte. La Maison des Feuilles est un exemple d’un livre qui pourrait avoir une vie sur l’Internet sous l’hypertexte, qui n’est pas un genre qui a fait beaucoup de petits. On pourrait imaginer cliquer sur des mots, on arriverait à différents niveaux, etc. […] Ca pourrait tendre vers cela, mais ce qui est important pour lui, c’est de tendre vers le papier. […] C’est toujours un rapport physique au livre.

Sur Les lettres de Pelafina, recueil des lettres de la mère de Johnny à son fils, reprises de La Maison des Feuilles, augmenté de plusieurs nouvelles lettres, un commentaire qui pourrait tout aussi bien s’appliquer à l’œuvre de Roberto Bolaño, et semble être d’ailleurs un processus qu’il a dû développer :

Le pacte qui a été fait [lors de la lecture de La Maison des Feuilles] avec le lecteur, on le prolonge dans un autre livre. […] On peut briser les livres. Les livres sont encyclopédiques, ce sont des agrégats d’histoires, de voix différentes, on peut aussi détacher des morceaux, les replanter et les faire pousser différemment.

Vient ensuite ce long passage qui concerne le rapport de l’œuvre à son lecteur, en particulier, du lectorat actif qui est né et qui s’est développé sur le forum consacré au livre. Si je le cite en entier, c’est que j’y attache une certaine importance, probablement historique. Il est possible que ce soit la première réelle expérience d’interaction directe entre l’auteur et ses lecteurs via les technologies de l’Internet, de manière relativement massive. Mais c’est aussi parce que j’y suis très attaché, étant de l’aventure du forum de La Maison des Feuilles depuis pratiquement le début, complètement happé par cette nouveauté.

Lambert — Il y a quelque chose de séduisant dans Les lettres de Pelafina. Etait répertoriée en fin d’ouvrage la liste des contributions internet, des internautes qui avaient dialogué avec vous, souvent aussi avec Danielewski [ce qui n’est pas tout à fait vrai…] autour de la traduction de La Maison des Feuilles :

Claro — Oui, cela a été assez précieux parce que le livre était très complexe et quand la première édition est sortie, tous ces types que je ne connaissais pas — j’en ai rencontré quelque uns depuis —, m’envoyaient des mails ou postaient sur le forum en relevant des erreurs, des choses comme cela, et cela a permis — il y a au moins trois ou quatre tirages différents de La Maison des Feuilles —, et cela a permis de corriger une centaine de petites fautes. Tout d’un coup, on avait à faire à un lectorat actif, ce qui est quand même un rêve absolu, des gens qui avaient lu entre les lignes, qui avaient fait des corrections, qui avaient des apports, des suggestions, on a trouvé normal de les remercier en fin de volume parce qu’ils sont entrés dans l’aventure.

Lambert — N’est-ce pas la définition la plus juste, exacte que de dire que c’est une confrérie, une société secrète, pour paraphraser Maurice Nadeau […] ?

Claro — Je crois que Nadeau disait cela, une confrérie, pour Sous le Volcan. Oui, il y a une confrérie, dès qu’un livre a l’air crypté ou à l’air d’exiger une lecture plus active, il se forme des petits groupes. Est-ce que c’est une société secrète ? Non, je ne pense pas, ça nous orienterait vers un côté un peu paranoïaque mais c’est ce qui correspond le mieux à la notion d’ami du livre.

Il y a eu évidemment un peu de paranoïa dans cette aventure, mais il n’a jamais été question de secret ou d’enfermement dans une tour d’ivoire. N’importe qui peut s’inscrire sur le forum, envoyer un message, donner ses commentaires, discuter… Des amitiés se sont tissées, des rencontres faites. Les membres les plus actifs du forum ont toujours été accueillants à l’encontre des nouveaux posteurs, encourageant les échanges. Et il faut dire que les amitiés se sont poursuivies ensuite… jusqu’ici, sur le Fric Frac Club, par exemple. Pour reprendre le mot de Claro donné au sujet de la traduction un peu après : « Il ne faut pas être intimidé face à une traduction », de cela aussi, il n’a pas fallu être intimidé, de la même manière qu’il ne faut pas être intimidé pour poster un commentaire sur un blog, dans un sens, aujourd’hui. Ce qui n’est pas toujours de toute facilité…

Petite digression… Aujourd’hui, certains blogueurs sont publiés, les lecteurs laissent régulièrement des commentaires sur des sites ou blogs d’auteurs, et l’inverse fonctionne aussi, la communication éditoriale prend une part importante sur le net, les éditeurs envoient des services de presse aux blogueurs, il y a tout un changement d’habitudes qui s’est mis en place, la critique sur le web, ou ce qui s’y apparente, pèse de plus en plus. Évidemment, la technologie permet des rencontres, des échangent qui se font à la vitesse de la lumière… Je crois qu’à l’époque (à l’échelle de la vie ce n’est pas si loin, bien sûr, mais à l’échelle informatique, c’est énormissime six ans !) nous ne nous rendions pas vraiment compte que nous expérimentions peut-être quelque chose qui est absolument commun aujourd’hui. Enfin, il faudrait peut-être encore laisser passer quelques années avant de cerner correctement les nouvelles habitudes de lecture, d’écriture, de diffusion de l’information et de la littérature, d’économie propre à ce domaine, de consommation, ceci à l’aune de cet outil qu’est Internet et de sa pratique hyper-démocratisée, et d’en mesurer les effets sur quelque chose de bien plus vaste que je nommerai, trop maladroitement, la culture, car, évidemment, tout cela a un effet.

Mais, revenons à notre émission et concluons avec les mots de Claro au sujet de la pratique de la traduction, dont l’image alchimique est à mon sens pertinente. Sur l’« intraduisible » (on adore le taquiner là dessus !) :

C’est une notion que je suis obligé de réfuter pour ne pas me retrouver à la rue ! Donc, c’est autre chose. Il y a une violence à faire pour briser tous les codes qu’on a et pour arriver à recréer de l’intérieur. C’est compliqué : il faut recréer de l’intérieur et à la fois, on n’est pas le créateur. Être faussaire ? oui, mais à la fois, on repasse par les émotions de la langue de l’auteur. […] La traduction n’est pas une équivalent du tout. C’est une nouvelle chance donnée à un livre, il se transforme en autre chose.

Se transformer en autre chose...


Mark Z. Danielewski | La Maison des feuilles

Denoël | 2002 | trad. de l'anglais (États-Unis) par Claro | 708 p.


par Antonio Werli

Co-fondateur du Fric Frac Club et ancien libraire, Antonio Werli a dirigé la revue Cyclocosmia dont les dossiers thématiques portent sur les œuvres de Thomas Pynchon, José Lezama Lima et Roberto Bolaño. Cabriolant entre espagnol et italien, il a fait le serment, le malheureux, de gagner sa vie en ne traduisant que des micro-fictions échevelées ou des terrorisants romans-monstres.


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AuthorAntonio Werli
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