Mise au point ou Casse-Dogme


Si le Grand Jeu a voulu qu’en le regardant les hommes se trouvassent enfin en face d’eux-mêmes

CE FUT POUR FAIRE LEUR DÉSESPOIR.

Et aussitôt ceux qu'on retrouve toujours en pareille circonstance de fonder des espoirs (d’ordre « littéraire », n’est-ce pas ?) sur le Grand Jeu. Cela s’appelle peut-être rendre le bien pour le mal. Ce serait du vaudeville, si ce n’était dégoûtant.
Au moins la majorité est-elle d’accord, avec la plus entière mauvaise foi, pour faire semblant de croire qu’il s’agit en somme de distractions intellectuelles.
Mais oui, faces de coton, nous inventerons pour vous distraire des sophismes qui rendent boiteux, des cercles vicieux d’où l’on sort sans tête, des petites constructions de l’esprit — si ahurissantes ! — monstres de feutre branlant sur leurs pieds de cervelle, et même des oiseaux dont la queue en forme de lyre… (voir plus loin ce que nous pensons de l’Art). Rira jaune qui rira le dernier.
Pour nous ôter le souci d’avoir encore, à l'avenir, à rectifier par des paroles de tels malentendus, une fois pour toutes nous précisons:
Que nous n’espérons rien ;
Que nous n’avons aucune « aspiration » mais plutôt des expirations ;
Que, techniciens du désespoir, nous pratiquons la déception systématique, dont les procédés connus de nous sont assez nombreux pour être souvent inattendus;
Que notre but ne s'appelle pas l’Idéal, mais qu'il ne s’appelle pas ;
Qu’il ne faut pas faire passer notre frénésie pour de l’enthousiasme. (Non, Madame, ce n’est pas beau, la jeunesse.)
Que si, comme on l’a finement remarqué, nous sommes dogmatiques, notre seul dogme est

LE CASSE-DOGME.

Notez donc : Définition : «… Le Grand Jeu est entièrement et systématiquement destructeur… »
Maintenant nous faisons rapidement remarquer que le sens commun se fait du verbe détruire un obscur concept dont la seule exposition démontre le caractère absurde (fabriquer du néant en pilonnant quelque chose). Destruction, bien sûr, ne peut être qu'un aspect de transformation, dont un autre aspect est création. (Parallèlement, il faut enlever au mot créer son absurde schéma : fabriquer quelque chose avec du néant.) Bon. Il fallait bien en finir avec ces enfantillages.

Nous sommes résolus à tout, prêts à tout engager de nous-mêmes pour, selon les occasions, saccager, détériorer, déprécier ou faire sauter tout édifice social, fracasser toute cangue morale, pour abattre ce colosse à tête de crétin qui représente la science occidentale accumulée par trente siècles d’expériences dans le vide : sans doute parce que cette pensée discursive et antimythique vous ses fruits à la pourriture en persistant à vouloir vivre pour elle-même et par elle-même alors qu’elle tire la langue entre quelques dogmes étrangleurs.
Ce qui jaillira de ce beau massacre pourrait bien être plus réel et tangible qu’on ne croit, une statue du vide qui se met en marche, bloc de lumière pleine. Une lumière inconnue trouera les fronts, ouvrant un nouvel œil mortel, une lumière unique, celle qui signifie : « non ! » ; et s'il est vrai que nier absolument le particulier, c’est affirmer l’universel, ces deux points de vue sur le même acte étant aussi vrais l’un que l’autre, puisqu’ils sont pris sur la même réalité. [1]
Cette réalité, qui n’est rien de formel, est essence en acte : conscience qui affirme et nie. L’essence universelle de la pensée est donc la négation de toute forme de pensée. Sans attribut distinctif, cette négation de toute forme de pensée. Sans attribut distinctif, cette négation ne peut être qu’une. Et par elle seule les formes apparaissent ; elles ne sont rejetées à l'existence distincte que par cet acte unique de la conscience qui les nie être elle-même. (Voilà — changeons un peu — pour que l’on puisse fonder des espoirs sur notre philosophie.)
Si les dogmes sont des formes de la pensée, la pensée universelle, qui est la vérité de tous les dogmes, est une négation de tous les dogmes. Et nécessairement notre pensée, qui veut être la pensée, doit remplir une fonction de casse-dogmes.
Cette fonction présente deux aspects :
1. Elle est destructrice dans le domaine des formes : aucun dogme ne peut échapper à sa critique. Et cette menace n’est pas vaine, car nous sommes entourés d’hommes qui veulent saisir la vérité dans une forme en ne tenant que la forme. Un tel homme, en nous approchant, risque sa vie. Nous avons tout lieu en effet de supposer que le dogme qu’il affirme est lié aux formes des fonctions vitales. (Elles sont communes à tous les hommes ; par une erreur fréquente, on les croit universelles alors qu’elles sont seulement générales ; il y a donc beaucoup de chances pour que le dogme soit fondé sur des mouvements vitaux qui, plus que toute autre chose, peuvent être les fantômes de l’universel.) Notre fonction de casse-dogme s’attaquera par conséquent aux formes et à l'organisation de la vie humaine, lorsqu’il nous faudra faire apparaître le caractère relatif des formes de pensée qui sont leurs simples reflets.
2. Le second aspect du Casse-Dogme n’est plus Dogme mais Casse et ne regarde que

SOI-MÊME.


[1] Comme il nous est arrivé de désigner par le mot Dieu la réalité absolue et que nous ne voulons pas nous priver d’un mot sous prétexte qu’on en a fait les plus tristes usages, que ceci soit bien entendu :
Dieu est cet état limite de toute conscience, qui est La Conscience se saisissant elle-même sans le recours d’une individualité, ou, si l’on veut, sans s’offrir aucun objet particulier.


Mise au point ou Casse-Dogme est paru dans Le Grand Jeu, n°2, au printemps 1929 et est signé René Daumal et Roger Gilbert-Lecomte, deux énergumènes qu'on ferait bien de lire plus souvent.