Je rate, tu rates, il arlt.


C’est à se demander si avec son Écrivain raté (1932), Roberto Arlt ne souhaitait pas régler quelques comptes, après Les Sept fous (1929) et Les Lance-flammes (1931) qui l’ont fait éclore en tant qu’écrivain « réussi », quelques comptes avec le « milieu » et surtout avec lui-même. (Réussi : c’est à dire qui a écrit, publié, été critiqué et, avec le temps, imposé comme « classique » dans le panorama d’où il a surgi.) Ce cours texte délicieusement anachronique, qu’on croirait tout droit sorti du cœur d’un XIXe siècle désenchanté et maniéré, tant par ses préoccupations que par son style, met en scène un jeune écrivain qui a perdu inspiration et foi dans la littérature après un premier succès. Une sorte de dépression post-partum littéraire. 

Tel le voyageur inexpérimenté qui s’aventure sur une plaine glacée et subitement découvre que la glace rompt, dévoilant à travers ses fissures la mer immobile qui va l’engloutir, je découvris avec la même horreur la catastrophe de mon génie, le dégel de ma violence. Les fissures de ce que je croyais être la terre ferme étaient celles d’une fine couche d’eau durcie. La faible température d’un succès avait suffi à la faire fondre.

 

Marianne von Werefkin — Le Chiffonier, 1917.

Marianne von Werefkin — Le Chiffonier, 1917.

Les circonvolutions du monologue du narrateur mènent dans les tréfonds de son âme. Avant tout, L’Écrivain raté est un roman psychologique. On connaît l’influence de Dostoievski sur Arlt, ce livre a un petit goût de Carnets du sous-sol. Il contient la même hargne à l’encontre des classes bourgeoises et de l’hypocrisie généralisée de la mondanité, ainsi que les tiraillements existentiels dont tout être humain souffre à un moment ou un autre de sa misérable existence.

Devant le vertige de son génie empêché par la contingence (comme la jalousie provoquée par le fait que d’autres écrivent et publient), il ne lui est d’abord permis que de rêver à l’« œuvre de longue haleine » que tout romancier en herbe quelque peu ambitieux projette, et reste deux ans sans écrire une seule ligne, souffrant très probablement d’une espèce de syndrome de Bartleby. Du fait d’une ironie mal comprise, « pris à [son] propre piège, le piège de l’idiot, comme l’a dit je ne sais qui », il tente alors d’écrire un Décalogue de la non-action, qui viendrait démantibuler deux mille ans de connaissances humaines. Mais non : « La vie était courte. L’homme qui consumait sa jeunesse en griffonnant sur d’infâmes bouts de papiers était plus que ridicule. Même en étant optimiste, il fallait reconnître que ce n’était pas avec la littérature qu’on réformerait l’humanité. » Après le désenchantement, le narrateur connaîtra la conviction, en fondant une secte littéraire comme il en a pullulé des millions, « la loge des Exigeants ». Mais « l’homme finit par se fatiguer de tout, même de cracher à la figure de son prochain », et de la conviction, il se jette dans l’exaspération et l’abattement :

Moi aussi j’aurais voulu être odieux à quelqu’un. Écrire des pages maudites, que les autres lisent à l’abri des regards, parce qu’ils croient voir en elles une allusion à leur physionomie spirituelle, puis qu’enragés, indignés ou dégoûtés, ils jettent à la corbeille, feignant devant l’auteur de ne les avoir jamais lues.

Devant moi, le vide, la tolérance ou la sympathie.
Je devins critique littéraire. Une fin logique par ailleurs.

Qu’on ne s’y trompe pas, le critique littéraire, positif, négatif ou objectif, n’est pas le dernier stade de l’écrivain raté. Notre narrateur déroule encore quelques mues épatantes, de l’indifférence à l’imperturbabilité, avant d’emporter celui qui veut bien l’écouter vers les arcanes de la vérité, concernant l’art et la littérature. Mais ce sont les derniers mots du livre, et il n’est pas question ici de les révéler.

À quel point L’Écrivain raté est-il le reflet d’un sentiment ou d’une expérience vécu par Arlt ? Peu importe, même s’il est impossible de ne pas y penser. Le texte possède un poids conséquent en tant que geste, plus encore qu’en tant que discours. Pour Arlt, la littérature, c’est une question de désir (qui peut embarquer bon nombre de frustrations), dont l’un d’eux est celui d’être lu et reconnu. Aucun roman n’existe sans son public, et la grande bataille de l’écrivain raté est de trouver des lecteurs à la hauteur de ses prétentions non réalisées. Avec Les Sept fous, c’était frayer un nouveau chemin dans le boulevard propret de la littérature argentine de l’époque : ce roman a inventé des lecteurs, et donc des écrivains.

En plus d’user d’une franche ironie, le livre lui même est un objet ironique : si l’écrivain raté ne peut rien écrire, son désir l’aura tout de même poussé, dans un curieux paradoxe, à exprimer sa frustration. En cela, Arlt se dédouane probablement de ses propres frustrations, mais surtout, son écrivain raté, c’est lui et tous les écrivains du monde :

La foule, il faut le reconnaître largement et franchement, ne nous intéressa jamais. Je déclare fièrement que j’ai toujours méprisé le public ; mais, comme il faut civiliser le petit peuple et que nous, les dieux, ne pouvions rester continuellement dans les hauteurs sous peine de nous dégonfler, nous condescendîmes à nous intéresser aux masses et à leur donner des nouvelles de nos découvertes dans le monde de la beauté. Cependant, le public (l’éternelle brute) persista à ne pas nous lire, à ignorer notre existence.

Au final, Arlt nous offre même la leçon, identique, qu’on a l’habitude d’attribuer à son compatriote Borges : c’est au fond le public qui décide, tout est récit du lecteur donc tout est fiction. Forgent le canon ceux qui lisent. Mais Arlt, le fils d’immigrés est-européens pauvres, assume ce que Borges, le fils d’un avocat et d’une traductrice, ne peut faire : échapper à sa condition. Le premier réussi à s’extraire du bain qui l’a vu naître pour changer la face de la littérature argentine ; le second n’a fait que suivre la génétique familiale qui l’avait parfaitement disposé, pour changer la face de la littérature mondiale. Les échelles sont différentes, toutefois l’effort n’est pas le même.

Il y a une pique jubilatoire dans L’Écrivain raté, qu’on peut facilement imaginer pointée en direction du cercle de la rue Florida (plutôt « bourgeois », défendant l’art pour l’art : Borges, Macedonio Fernández, Leopoldo Marechal, etc., que Arlt a fréquenté avec goût), une réflexion que je vois mal dans la bouche de Borges. Cette espèce de pique tient même quelque chose de visionnaire, depuis le présent de Roberto Arlt. En effet, quoi de plus convenu que de prétendre, comme son éditrice et traductrice américaine Suzanne Jill Levine l’a dit il y a peu, que Borges est l’écrivain le plus important du XXe siècle — quand bien même cela serait vrai ? (Moi-même, de ma petite hauteur il y a un certain temps de cela, je demandais, pris à mon propre piège, le piège de l’idiot, quoi faire après Borges…) Ici, l’écrivain raté nous rappelle ainsi qu’il y a derrière tout cela un processus logique et naturel :

Arrivé à ce niveau du raisonnement, je me disais :

– Tous les âges de la terre ont produit un écrivain qui a surmonté sa classe, après quoi aucune ouïe n’a pu cesser de l’écouter.

En énonçant cette pensée, je ne me rendais pas compte que mon raisonnement était le produit d’un mirage, que les écrivains dits universels n’avaient jamais été universels, mais étaient les écrivains d’une classe déterminée, la plus aisée, compris et encensés par la culture de cette classe, admirés et idéalisés pour les satisfactions qu’ils étaient capables d’ajouter aux raffinements que, par essence, elle accumulait déjà comme un bien excellemment acquis.

Ceux d’en bas, la masse opaque, élastique et terrible, qui à travers tous les âges vivait en se démenant dans la terrible lutte des classes, n’existaient pas pour ces génies. Et nous, écrivains démocratiques, usés dans tous les sens par cent mille conventionnalismes, étions totalement incapables d’écrire quoi que ce soit qui remue la conscience sociale engoncée dans un dégoûtant « laisser-aller ».

Bref. Mon pauvre écrivain raté, tu ne peux ni remuer les classes, ni te ficher dans le palmarès universel. Mais ton regard va loin, cher visionnaire, et peut-être qu’un jour… le jour où le rêve bourgeois se sera universellement et intégralement réalisé et qu’il n’y aura plus de masses mais seulement un flux continu de lecteurs-écrivains, la littérature aura triomphé comme religion et aucun plus-important-écrivain-du-siècle n’aura droit de cité, tu ne seras donc plus seul, nous serons vraiment tous des écrivains ratés.


Roberto Arlt | L’Écrivain raté

Sillage | trad. de l’espagnol (Argentine) Geneviève Adrienne Orssaud | 2014 | 64 p.


par Antonio Werli

Co-fondateur du Fric Frac Club et ancien libraire, Antonio Werli a dirigé la revue Cyclocosmia dont les dossiers thématiques portent sur les œuvres de Thomas Pynchon, José Lezama Lima et Roberto Bolaño. Cabriolant entre espagnol et italien, il a fait le serment, le malheureux, de gagner sa vie en ne traduisant que des micro-fictions échevelées ou des terrorisants romans-monstres.


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AuthorAntonio Werli
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