Tanatotechniques : quand l'hantologie monte le son


Il commence par invoquer la voix d’un écrivain disparu une semaine plus tôt, une voix étrangement claire et audible, dénuée des sonorités caverneuses et trainantes qu’on associe parfois aux manifestations d’outre-tombe. L’instant d’après, il fait entendre des phrases prononcées à des centaines de kilomètres de là par un autre auteur, ami du premier, qui parle d’une intonation pleine de retenue mais à l’émotion perceptible, malgré la distance. Ensuite, c’est au tour de deux autres personnes de prendre la parole : les deux hommes sont devant lui, mais il communique leurs propos à des milliers d’âmes, certaines à l’autre bout du monde et d’autres encore dans le futur, car les mots qu’il capture et orchestre continueront à résonner jusqu’à la fin des temps. 

Ce magicien, c’est Philippe Baudouin, et ces prodiges lui sont permis grâce à son poste de réalisateur à France Culture. Ce jour-là, l’émission se nomme « La Grande table ». Il est question de l’écrivain turc récemment décédé  Yachar Kemal, surnommé « la voix de l’Anatolie », cette voix que la mort n’a pu soustraire aux auditeurs de l’émission et qui a parcouru les limbes pour continuer à résonner à travers les enceintes, grands cercueils noirs habités de mille fantômes. « La Grande table » prend alors des allures de table tournante et il ne manquerait plus qu’elle entre en lévitation pour compléter le tableau de cette séance spirite familière. Aujourd’hui, à la Maison de la radio, il n’est pas nécessaire d’être médium pour faire parler les morts ou faire transiter leurs voix à travers l’espace et le temps ; il suffit d’appuyer sur certains boutons d’un clavier de contrôle. Philippe Baudouin est passionné par son métier, ses techniques, son histoire et plus généralement par ce qu’il appelle « l’archéologie des machines parlantes ». Il suggère ainsi la curieuse coïncidence qui a marqué la naissance des dispositifs radiophoniques au XIXème siècle : presque tous les grands scientifiques à l’origine des progrès en la matière se sont intéressés dans le même temps aux expérimentations parapsychologiques, comme s’il se tissait secrètement un lien étroit entre l’ingénierie et le spiritisme, entre la domestication des ondes hertziennes et l’existence supposée d’un inframonde éthérique. La Maison de la radio apparaît elle-même comme une métaphore de cette association contre-nature : l’édifice se présente sur les quais de Seine comme un modèle d’architecture positivement moderne, lisse et anguleux, bien ancré dans notre XXIème siècle, et pourtant s’y cache une crypte ancienne, désormais condamnée, mais dont l’évocation par Philippe Baudouin ravive le souvenir des films de la Hammer, aux décors délicieusement gothiques. Pour un peu, on s’imaginerait qu’y sont célébrées des messes noires à l’heure plus tranquille des programmes de la nuit.  

Dans la deuxième partie de sa vie, l’homme aux mille et quelques brevets a eu l’ambition folle et terrifiante de mettre au point une machine capable de communiquer avec les morts et d’enregistrer leurs voix.

Il est vrai qu’à l’époque du Symbolisme, l’apparition de machines innovantes possède un corollaire magique, comparable à l’accomplissement de miracles ouvrant des perspectives presque délirantes. Puisque la connaissance repousse sans cesse les limites du possible, la science devient baroque, aux frontières de la réalité et de l’imaginaire, accordant entièrement sa confiance en la toute-puissance des hypothèses les plus folles – une sorte de science-fiction dont le champ d’application ne serait plus l’imaginaire, mais la réalité elle-même. Dans la famille de ces savants doux-dingues aux idées désarmantes de fantaisie, Thomas A. Edison pourrait tenir lieu de grand patriarche. Dans la deuxième partie de sa vie, l’homme aux mille et quelques brevets a eu l’ambition folle et terrifiante de mettre au point une machine capable de communiquer avec les morts et d’enregistrer leurs voix. Il voulait ainsi apporter un outil scientifique rigoureux aux spirites de l’époque, dont il regrettait l’amateurisme. C’est ce que nous permet de découvrir Philippe Baudouin dans sa présentation du Royaume de l’au-delà édité par les éditions Jérôme Millon – texte ahurissant qui constitue à la base la dernière partie de l’autobiographie de l’inventeur, Mémoires et observations. Edison y parle de ses convictions et théories sur la vie et la mort avec une sincère naïveté qui ne l’empêche pas de se prendre terriblement au sérieux (parfois un peu trop, surtout lorsqu’il expose ses idées sur la hiérarchie sociale, rappelant ainsi qu’il fut aussi le mentor du sinistre Henry Ford). Parmi les concepts qui animent la pensée du personnage au crépuscule de son existence, on peut citer les « unités de vie » qu’il décrit comme des « petits bonhommes » animant la machine humaine et percevant le monde à travers les yeux de leur hôte, jusqu’à ce qu’ils se dispersent dans l’éther à sa mort pour aller former une nouvelle entité. C’est au moment de cet émiettement de l’âme qu’Edison espère récupérer des vestiges de la personnalité du défunt, grâce à une machine dont le nom attribué par Philippe Baudouin laisse rêveur : le « nécrophone ». La franchise et la pédagogie de l’inventeur sont telles qu’on se surprend parfois à réfléchir sérieusement à la pertinence des phénomènes qu’il décrit pourtant par pure spéculation – le trouble n’est en tout cas jamais loin. Tel est le précepte de la science baroque : prendre au sérieux ce qui est bizarre.

Mais l’essentiel n’est pas là : Le royaume de l’au-delà est un livre double. La couverture annonce modestement que le texte d’Edison est accompagné d’une préface de Philippe Baudouin, « Machines nécrophiliques ». En réalité, la préface occupe la moitié du volume, et c’est même la partie la plus intéressante, permettant de saisir toute la valeur des expérimentations d’Edison en les réintroduisant dans une généalogie des « thanatotechniques ». En enquêtant sur les expériences scientifiques et occultes entre le XIXème et XXème siècle, l’auteur se livre à une véritable recherche dans la lignée des fameux  détectives du surnaturel que sont Carnacki, John Silence ou Harry Dickson. Passionnant, riche en anecdotes et en découvertes inimaginables, son récit se lit comme une nouvelle fantastique – on y croise d’ailleurs Edgar Allan Poe et Villiers de L’Isle-Adam, ou encore le bien frappé William Burroughs. Et pourtant, tout ce qui s’y raconte est bien réel – du moins les Géo Trouvetou de la parapsychologie recensés ici prétendent en avoir fait l’expérience. Il importe peu qu’on y croie ou pas, qu’on les prenne au sérieux ou qu’on ait des doutes sur leur santé mentale, parce que l’investigation de Philippe Baudouin dépasse ces polémiques pour s’intéresser à la singularité d’une quête éperdue dans le but d’entrer en contact avec l’inconnu, un monde dont on soupçonne à peine l’existence. L’acmé du genre est atteint avec Daniel Paul Schreber, l’auteur des Mémoires d’un névropathe, et Friedrich Jürgenson, qui tous deux pensaient entendre la voix des morts à travers le chant des oiseaux, à condition d’en moduler le débit… Tout est une histoire de fréquence, les vivants et les morts n’occupent pas la même, voilà tout. 

Les entendez-vous bien, rejetant leurs manteaux / De siècles, ces deux sœurs murmurer leur prière ?
— Mallarmé

Philippe Baudouin conclut son texte en citant le concept de « machines antimédiatiques » du philosophe Eugene Thacker, lesquelles se caractérisent par leur capacité à offrir davantage que ce que l’on souhaitait, l’objet technique devenant ainsi littéralement possédé par l’occulte, dans une transversalité surnaturelle entre le réel et l’au-delà. Cette qualité antimédiatique, on pourrait l’attribuer aussi à la poésie, qui offre souvent beaucoup plus que des mots. En évoquant les voix, leur caractère désincarné, leur rapport avec l’éther et l’imaginaire, Philippe Baudouin nous plonge dans l’une des plus frappantes expériences poétiques qui soit, celle qui consiste à se laisser guider par les murmures d’outre-tombe, tel le flûtiste de Hamelin, pour arpenter les chemins de traverse de la réalité et s’y perdre. Les machines nécrophoniques et antimédiatiques, à l’égard de la voyance de Rimbaud, cherchent à repousser les limites de l’inconnu : « si ce qu’[elles] rapportent de là-bas a forme, [elles] donnent forme ; si c’est l’informe, [elles] donnent l’informe ». L’essence de la poésie est ectoplasmique, insaisissable, et chacun y entend ce que lui permet sa sensibilité. Philippe Baudouin nous révèle la fraternité inattendue de la technique et de la magie, qui s’unissent pour faire entendre la beauté étrange et fascinante des messages d’un autre monde. Au lecteur de se laisser emporter et de tendre l’oreille aux spectres qui l’accompagnent. Pour paraphraser Mallarmé : « Les entendez-vous bien, rejetant leurs manteaux / De siècles, ces deux sœurs murmurer leur prière ? »

 

Illustration : Ghost Box Records.


Thomas A. Edison | Le royaume de l'au-delà | précédé de 'Machines nécrophoniques' par Philippe Baudouin 

Éditions Jérôme Millon | traduit de l'anglais (États-Unis) par Max Roth2015 | 168 p.


Par Nicolas Tellop

Nicolas Tellop écrit des articles pour Kaboom, Chronic'art et Neuvième Art 2.0. Mais il passe la plupart du temps à faire tout un tas d'autres choses, parmi lesquelles imaginer tout ce qu'il pourrait écrire.

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