La vraie vie


Tom McCarthy était chez un ami lorsqu’il fut pris, en voyant une fissure dans le mur de la salle de bain, d’un sentiment de déjà-vu. L’idée lui vint que, s’il était riche, il pourrait faire reconstruire l’endroit où il pensait avoir vu cette fissure, payer des gens pour être les personnes qui vivaient dans le même immeuble et vivre ainsi perpétuellement ce moment qui lui était revenu de façon si inattendue.

C’est comme ça que McCarthy s’est retrouvé avec une idée de roman sous le bras. Il ne lui manquait plus qu’un personnage suffisamment riche pour faire vivre son histoire. Un magnat ? Pas intéressant : il faut un type normal. Un homme qui remporte la loterie ? Trop bateau. Non, le narrateur — anonyme — de Remainder a eu un mystérieux accident : une chose indéterminée lui est tombée dessus et, après des mois d’hôpital et de négociations, une mystérieuse compagnie responsable de l’accident préfère ne pas aller au tribunal et payer une énorme somme d’argent au malheureux contre la promesse qu’il ne mentionnera à personne la nature de son accident. Quelques jours après, lors d’une de ses premières sorties, il se retrouve comme McCarthy dans la salle de bains d’un ami et fait la même expérience. Voilà donc à quoi il utilisera sa fortune. Et après la première recréation suivra une seconde et puis une autre, et encore une autre, avec chaque fois une petite dose de violence supplémentaire.

En fait, comme les souris de laboratoire qui s’administrent chocs électriques sur chocs électriques afin de retrouver le plaisir de l’analgésique produit ensuite par le corps, le narrateur se retrouve dépendant de ses mises en scène et de l’extase ressentie chaque fois qu’il pense avoir l’authentique au bout des doigts. Comme tout accro, il aura besoin de toujours plus d’émotions — ce qui mènera bien sûr à de sérieux ennuis.

Le lien entre l’accident et cette nécessité de recréer est assez évident : le traumatisme a été tel que le narrateur a dû réapprendre tous les gestes quotidiens. Pour ce faire, il faut répéter encore et encore, prendre conscience de chaque muscle, de chaque étape nécessaire à, par exemple, empoigner une fourchette. Ce n’est qu’au prix d’un travail insensé qu’il pourra retrouver une normalité psychomotrice. De même, une fois revenu à la vie « normale », il se sent quelque peu étranger, inadapté et se persuade que c’est en répétant à l’infini des scènes de la vie qu’il arrivera à appréhender les mécanismes de la réalité et à devenir plus naturel que naturel. C’est évidemment une illusion : si la mécanique se base sur la répétition, la vie n’existe que dans la collision entre la routine et le hasard. Ces « recréations » n’ont d’autres effets que de l’éloigner inexorablement du monde extérieur, le dirigeant tout droit vers la folie — qui prend ici une forme absolument rationnelle et donc infiniment plus dangereuse.

McCarthy est impliqué dans l’art contemporain, et si certaines des recréations de son personnage font furieusement penser à des « performances », on voit surtout surgir la question de la réalité et du rapport individuel à celle-ci. Remainder est un roman d’une époque qui est fascinée par l’hyper-réel, que ce soit celui de « Big Brother » ou du retour à des valeurs jugées authentiques. Ces deux options qui semblent a priori s’opposer — Endemol vs. Nicolas Hulot, par exemple — participent en fait de la production d’une illusion de réalité. D’un côté, on pense voir comment les gens sont vraiment dans l’intimité, de l’autre on est persuadé de posséder les vraies valeurs pour vivre heureux et équilibrés. Dans les deux cas, on se trompe et, à moindre échelle, on fait la même chose que le narrateur.

Malgré la force de l’idée et la fascination que l’on peut ressentir à la lecture des préparatifs de recréations, Remainder, livre évènement en Grande-Bretagne l’an passé, laisse plus perplexe qu’il n’enthousiasme vraiment. Tout d’abord parce que le style n’est peut-être pas toujours au rendez-vous. Plus probablement parce que, hypnotisés par l’image que l’on a du réel, on a du mal à comprendre les pérégrinations de cet homme qui a perdu le contact et voudrait se recréer sa propre version. Impossible de ressentir de l’empathie pour quelqu’un qui est dans l’erreur lorsque l’on est soi-même dans l’erreur sans s’en rendre compte. Peut-être. Voilà quand même un livre diablement original : il ne faudrait pas que ces réserves vous fassent bouder votre plaisir.


Tom McCarthy | Remainder
Vintage | 2007 | 308 p.


par François Monti

Co-fondateur du Fric-Frac Club, François Monti traduit parfois et écrit (beaucoup) sur l’alcool et les cocktails. Son premier livre, Prohibtions, est paru aux Belles Lettres en février 2014. En attendant, vous pouvez le retrouver sur Bottoms Up et @frmonti sur Twitter.


Posted
AuthorFrançois Monti
Categoriescritiques