Cent ans d'Interzone


Séquence émotion : William S. Burroughs, la grande folle déglingos à la dégaine de banquier tristoune, aurait eu cent ans cette année. Pour l’occasion on fait des trucs à caractère commémoratif, des émissions télé où des vrais écrivains qui ont tout compris racontent comment le Vieux Bill a changé la littérature à jamais, des nouvelles nouvelles biographies avec des trucs dedans que les autres biographies n’avaient pas, des suppléments de magazineros en manque de polémiques sociales... Bon ben nous aussi on y va de notre petit papier, y’a pas de raison. Du coup, séquence retour sur l’un-des-textes-les-plus-déconcertants-qu’un-enfant-un-minimum-éduqué-pourra-lire-dans-toute-sa-vie : Le festin nu de William S. Burroughs. Ou comment défoncer les perversités du langage dans les grandes largeurs.

Publié pour la première fois en 1959, à Paris, sous l’émouvante impulsion d’un Ginsberg dévoué corps et âme (voire plus), Le festin nu déboule, la bave aux lèvres, dans le sillage polymorphe d’un geste historique longue portée. Ça fait mal aux yeux, mais tout y est. Tout quoi ? Eh bien, Howl de Ginsberg, déclamé en 1955 et publié 1957, tout comme Sur la route de Kerouac, mais aussi et ça n’est pas rien, Les reconnaissances de Gaddis et Lolita (Lo-Liii-Ta) de Nabokov, chez le même éditeur parisien que Burroughs, Olympia Press. En 1955 itou. Rien n’est anodin dans ce timing si bien scruté par Chénetier et dans les années qui vont suivre la fiction américaine se verra soumettre à une remise en cause systématique de ses thèmes et de ses modes opératoires qui ne laissera personne indemne. Le courtier en tabac de Barth (1960), Catch-22 de Heller (1961), Feu pâle de Nabokov (1961), Vol au-dessus d’un nid de coucou de Ken Kesey (1962), V de Pynchon (1963), A Smuggler’s Bible de McElroy (1965), The Origins of the Brunists de Coover (1966), Snow White de Barthelme (1967), La pêche à la truite de Brautigan (1967) sont les balises éclatantes d’une décennie qui fera semblant de se clôturer en 1969, avec Ada de Nabokov.

Le festin nu, un titre qui claque. Sauvage en tout point. Bien malin celui qui pourrait résumer l’histoire de ce livre. Bien malin aussi celui qui pourrait filtrer, parmi ses explosions syntaxiques et mono-maniaques, l’essence d’un texte hors normes et auquel, pourtant, il faudra se décider à accorder toute l’importance requise tant la déflagration programmée qu’il causa dans le monde romanesque sera violente.

Écrit à partir d’un incroyable tas de notes accumulées sur une dizaine d’année alors que Burroughs, atteignant l’ultime degré d’une intoxication aiguë, reluquait le cul des gamins de Tanger, Le festin nu est un reportage ethnographique, un relevé topographique, un pensum psychologique tout à la fois sur un monde sauvage et crépusculaire. Souvent obscur, déroutant parce qu’a priori déstructuré, d’une beauté inouïe - inouïe comme peuvent l’être les phrases d’Artaud ou de Ben Marcus, dont les liens chromatiques avec l’oncle Bill sont ici incandescents - le livre « expulse ses pages dans toutes les directions » (Pétillon). Burroughs renverse littéralement et littérairement le mode paranoïaque d’une Amérique fiftes dopée au maccarthysme sauce complot-pour-tout-le-monde. La drogue c’est du biscuit, le langage est la seule véritable intoxication. Le travail de destruction (d’extermination) auquel s’adonne Burroughs renvoie à un refus non négociable de cet empoisonnement. Petit fils de publicitaire, ancien publicitaire lui-même, il n’a cessé de s’intéresser à la manière dont le langage pouvait nous manipuler. Les phrases s’agglomèrent les unes aux autres, lâchées comme une meute de chiens sur les chairs grises du corps textuel. Ça laisse des traces et ça pique et il faut se battre avec les mots pour ne pas se laisser submerger par son intense sauvagerie. Jamais écriture n’avait alors fait si mal et jamais on y avait pris tant de plaisir.

En 1953, Burroughs tue sa femme dans une parodie tragique et pitoyable de Guillaume Tell - le Mexique est un endroit magique pour laisser cours au délire. Cet acte arbitraire est aussi à l’image d’une oeuvre sans concession. Burroughs aurait cent ans, mais son livre nous parle d’un monde qui ne cesse de réamorcer ses grilles d’interprétation. Un monde que l’écrivain n’a pas fini d’épuiser.


William S. Burroughs | Le festin nu

Gallimard | 1984 | trad. de l'anglais (États-Unis) par Éric Kahane


Co-fondateur du Fric-Frac Club, curateur de la Bibliothèque Sauvage du Vallon des Auffes, Lazare Bruyant construit une maison en papier crépon sur les bords de la Méditerranée. Parfois, il blogue aussi sur le Huffington Post. Vous pouvez le retrouver sur Tumblr et @LazareBruyant sur Twitter.

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