Un tunnel de mots


Comment parler d’un tel livre ? Comment ne pas faire insulte à la prose splendidement étalée sur 651 pages ? Faut-il oser taper des mots à la suite de ces mots lus, avec la certitude de passer pour un couillon qui aurait mieux fait de la fermer et de garder ses yeux bien fixés sur le volume ? Pas le choix, il est trop tard pour reculer…

The Tunnel est un livre épuisant, pénible, exigeant, difficile, dans le fond comme dans la forme. C’est aussi un livre splendide, fascinant, courageux, admirable. Un sommet. William Frederick Kohler, professeur d’histoire d’une cinquantaine d’années, vient de terminer le manuscrit de l’étude de toute une vie, Guilt and innocence in Hitler’s Germany et tente d’en écrire l’introduction. Peut-être paralysé par la perspective de mettre ainsi une note finale à son grand œuvre, il bloque et écrit à la place sa propre histoire.

Maudissant une existence passée sur une chaise ou sur le trône à être victime du « fascisme du cœur », Kohler ressasse les épisodes de sa vie. Les heures à être dans les bras et surtout dans le con de son ex-maîtresse, sa vie d’enfant avec une mère alcoolique et un père autoritaire et raciste, sans ami, développant déjà d’étranges passions, son parcours universitaire, son rôle de pater familias. Il trouve une sorte d’équilibre lorsqu’il se met à creuser un tunnel dans la cave, dissimulant son œuvre à sa femme, comme il lui cache son excavation mentale en mélangeant les pages de son autoportrait et celles de son œuvre académique.

Kohler est un être détestable, répugnant. Marié à Martha, cette femme qui ne veut plus écarter les cuisses, il ne sait pas s’il la hait ou s’il se fout d’elle. Ensemble, ils ont eu deux enfants avec qui il n’a aucune relation — il y en a même un dont il refuse de prononcer le prénom. À l’université, il est entouré de collègues à moitié fous, qui lui reprochent d’essayer perpétuellement de mettre la main dans les culottes de ses étudiantes en échange de bonnes notes. Ceux qui assistent à ses cours le traitent régulièrement de nazi — et il faut dire que le bon professeur n’aime pas vraiment les juifs et ressent une étrange empathie pour les dirigeants du NSDAP.

On travaille ici dans l’ordure, dans le scatologique, dans l’hypersexué. Tout est en place pour faire une œuvre repoussante. Et c’est là que le miracle de l’écriture opère. William H. Gass a creusé un tunnel à même le langage, une descente dans les profondeurs du verbe, un travail inouï pour en sortir la prose la plus pure, le style le plus parfait, le plus original imaginable. C’est une petite musique qu’on entend en lisant, une mélodie, quelque chose d’indescriptible. Il y a le rythme, le son, la poésie, il y a les mots, leurs enchaînements, les phrases, les paragraphes, et ils sont presque tous parfaits.

C’est peut-être la dernière œuvre majeure du vingtième siècle, et c’est sans doute aussi la plus facilement haïssable. Il est compliqué de ne pas être dérangé par la personnalité de Kohler, mais il me semble impossible de ne pas être fasciné par cette écriture, cette composition, cette architecture narrative d’un modernisme stupéfiant. Et finalement, c’est peut-être ça qui a provoqué le rejet de certains : si le narrateur est aussi détestable, il est scandaleux que la prose magnifie son propos et que l’auteur ne le rejette pas ouvertement. C’est l’erreur commise en 1955 au sujet de Humbert Humbert. Tant pis pour les censeurs : la littérature n’est pas toujours pour les cœurs sensibles, et The Tunnel est une saisissante œuvre d’Art qui bouleversera celui qui aura le courage de s’y plonger.


William Gass | The Tunnel

Knopf | 1995 | 652 p.


par François Monti

Co-fondateur du Fric-Frac Club, François Monti traduit parfois et écrit (beaucoup) sur l’alcool et les cocktails. Son premier livre, Prohibtions, est paru aux Belles Lettres en février 2014. En attendant, vous pouvez le retrouver sur Bottoms Up et @frmonti sur Twitter


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