Le Québec selon Saint William


Je n’avais pas été entièrement convaincu par Les fusils, le troisième volume publié de la série Seven Dreams de William T. Vollmann. Un très bon livre, mais il manquait un petit je-ne-sais-quoi pour que ce soit une réussite totale. J’ai récemment lu Fathers and crows, le deuxième rêve, et là, je dois dire que ça m’a subjugué.

Ce volume de l’impressionnante entreprise vollmanienne — en bref, il s’agit de faire une cartographie onirique des relations entre indigènes et colonisateurs depuis le XIe siècle — est consacré à l’évangélisation du Canada par des jésuites français au XVIIe siècle. Le sujet est fascinant, et n’a sans doute jamais été abordé en fiction.

C’est un récit éminemment réaliste et irréaliste. Une œuvre historique, un œuvre d’imagination pure. Un roman mythique et mystique. Fathers and crows est une fois de plus un livre bâtard, multi-genre, polymorphe. On est perpétuellement balancé entre plusieurs Vollmann. Il y a le journaliste qui se promène dans le Québec moderne et enquête sur ce qu’il reste de l’époque de la colonisation. Il y a l’historien qui raconte de manière très précise la fondation des villes, les mœurs des nouveaux arrivants, les relations commerciales avec les indigènes. Il y a l’ethnologue qui lève le voile sur le mode de vie « primitif ». Il y a le fabuliste qui se lance dans de grands récits mythologiques, reprenant les légendes existantes, en en inventant de nouvelles. Il y a le romancier qui assure une narration absolument palpitante. Il y a, en fin de compte, un touche-à-tout de génie.

Je reste sous le coup des descriptions de la vie de Jean de Brébeuf, futur Saint, et de son martyr, ainsi que de celle de Champlain, le fondateur de la ville de Québec, idéaliste manipulé et piètre stratège. L’auteur réussit également le pari le plus difficile : celui de ne pas céder à la tentation de décrire les indiens comme des anges pervertis par les européens. Il reste à équidistance sans jamais sombrer dans le relativisme idiot et a un regard acéré sur toutes les parties en présence. Je suis également fasciné par sa capacité à donner des pistes d’explication cohérentes à travers une anecdote simple. C’est particulièrement lumineux lorsqu’il s’agit d’illustrer la manière dont les Hollandais et les Français se sont faits la guerre par indiens interposés, ou de suggérer les raisons du rejet des jésuites par les Hurons qui les avaient initialement acceptés.

Comme d’habitude, Vollmann ne pense pas plus que less is more (990 pages dont 120 de glossaire, notes, chronologie, etc.) qu’il n’est adepte de la ligne droite. C’est un récit tout en circonvolutions et digressions, où retours en arrière et fast forwards se succèdent. Là, déjà, on est impressionné parce que jamais l’auteur ne perd le lecteur, ne le laisse perdre de vue son plan central. Dans le chaos apparent, il y a un ordre prégnant, dicté par un chef d’orchestre dont la baguette est remplacée par une plume. Et pas n’importe laquelle : celle d’un styliste absolument fascinant.

N’y allons pas par quatre chemins : Fathers and crows est un roman fantastique, qui exige beaucoup du lecteur mais qui donne énormément en retour. Une œuvre aboutie, majeure, d’un auteur qui n’avait alors que 33 ans. Indispensable.


William T. Vollmann | Fathers and crows

Viking Press | 1992 | 1008 p.


par François Monti

Co-fondateur du Fric-Frac Club, François Monti traduit parfois et écrit (beaucoup) sur l’alcool et les cocktails. Son premier livre, Prohibtions, est paru aux Belles Lettres en février 2014. En attendant, vous pouvez le retrouver sur Bottoms Up et @frmonti sur Twitter


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