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Wild is Ballard

J.G. Ballard - Sauvagerie (Tristram)

samedi 15 novembre 2008, par Antonio Werli

Dans une société totalement saine, la folie est la seule liberté.

Je ne connais J. G. Ballard principalement que de réputation et par la lecture de La Foire aux Atrocités (qui a connu plusieurs éditions françaises, dont la dernière, complète, chez Tristram en 2003) et Fièvre Guerrière (Fayard, 1992). Et aussi par l’adaptation de Crash par Cronenberg, en 1996, qui m’a laissé un souvenir que je qualifie volontiers de violent. C’est donc le connaître mal, car largement pas assez. Seulement...
C’est évidemment une des forces de Ballard que de marquer son lecteur, au fer rouge, par la violence donnée à voir et une certaine extrémité atteinte qui empêche la distance et la réflexion sur cette violence, tant celle-ci est poussée, et montrée. Dans Crash (je parle du film, n’ayant pas lu le livre), j’ai souvenir de ces scènes d’accident dont les motifs normalement inconcevables laissent sans voix. L’esthétique de Cronenberg ne doit pas non plus être pour rien sur ce point. Bien sûr, dès lors qu’on ferme les yeux on peut commencer à réfléchir, mais devant le fait, devant ce qui est montré, il n’y pas grand chose à dire.

Essayons de fermer les yeux un instant et de dire deux trois bricoles sur Sauvagerie, publié en 1988 en langue originale, que viennent de republier les Editions Tristram.
L’oeuvre de Ballard a été étiquetée d’anticipation sociale. L’aspect que j’en connais, et que l’on retrouve dans ce court roman, explore particulièrement une perversion possible de la société, elle pousse à ses derniers retranchements la forme du cauchemar contemporain, de la catastrophe dans laquelle l’homme baigne, selon des fulgurances ou systèmes proches de celles de la French Theory dans le domaine théorique. Sociétés policières et de contrôles, effacement du réel au profit du virtuel, homme-machine et société-machine, spectacle intégré, omniprésence des armes dans le quotidien... : plus la vie est sous contrôle, plus elle permet, paradoxalement, la dégénérescence. Peut-être l’oeuvre de Ballard ne nous en annonce-t-elle que les prémisses de cette catastrophe, contredisant Baudrillard : nous n’y sommes pas encore, ce pourquoi l’on dit de Ballard qu’il a un regard visionnaire (comme P. K. Dick, lorsqu’il explore les mondes parallèles pour nour montrer ce que recelle le nôtre). Et l’on peut légitimenent s’effrayer, à la lecture de cette "prospective" ballardienne, de ce qui nous attend.

Sauvagerie est une histoire de crime horrible, commis dans une petite zone résidentielle de luxe pour richards bourrés à craquer, aux alentours de Londres : Pangbourne Village. Une dizaine de familles habite dans un confort matériel maximum. Des familles exemplaires de la réussite sociale.
Le matin du 25 juin 1988, tous les habitants sans exception sont retrouvés morts dans des circonstances très diverses, de même que le personnel présent, vigiles et domestiques. Tous les adultes, car les enfants ont disparus. La police dresse très vite les thèses les plus farfelues (du commando terroriste russe à l’intervention extra-terrestre...), mais il est évident que, les jours passant (et les quelques pages seulement défilant, il faut dire que le lecteur découvre ce "fait divers" deux mois après qu’il se soit produit, dès la première page), il ne fait presque aucun doute que l’hypothèse la plus rationnelle et probablement la plus terrifiante est que ce sont les enfants disparus qui sont les assassins de leurs parents.
Ballard parvient a tenir le suspens très peu de temps, car la question n’est absolument pas de résoudre le crime, pas pour le lecteur du moins. Si le narrateur, le psychiatre Richard Greville (soutenu dans son scepticisme face à la version officielle par le sergent Payne), s’efforce contre l’aveuglement délirant de la police et des autorités de poursuivre l’enquête alors qu’on a plus besoin de lui, pour le lecteur les jeux sont faits, et bien que ce soit les enfants qui ont tenus les armes, on est sûr que "la société" y est pour quelque chose.
La résidence est en même temps un enclos paradisiaque et une prison. Les adultes ont construit ce monde concentré (pour ne pas dire concentrationaire), une bulle de contrôle maximum où tout est néanmoins à disposition, confort maximum, afin de préserver et d’émanciper leur progéniture. Ont-ils cru.
Pour les enfants, cette vie est le terreau fertile de l’intelligence et la précocité, et surtout le creuset où se joue, à un moment précis de leur développement, le révolte contre l’autorité (symbolisée ici par le contrôle social généralisé). A l’échelle du pouvoir autoritaire, répond une révolte "sauvage", et abouti à plus que la mort du père symbolique, au réel massacre des parents et de tout ce qu’ils représentent, laissant un champ de ruine.

La puissance de Ballard ne tient pas tant dans le style d’écriture, qui s’occupe de l’essentiel et est assez descritpif, comportant même quelques moments qui m’ont presque agacé, comme si ce n’était pas à la hauteur de l’ambition démeusurée du roman, mais dans l’imagination du motif de l’horreur (un groupe important d’ados qui assassinent leurs parents, en quelques mots) et l’image créée dans un cadre que tout le monde connaît, exacerbant des histoires "similaires", des faits divers où des personnes massacrent une famille avant de se suicider, par exemple (le traducteur nous indique en note une tuerie en 1987 qui fait encore l’actualité des journaux à la parution du livre). Ballard pointe l’absurdité de ce monde qui, sur les ruines à peine fumantes du massacre, tente d’oublier et de reconstruire à une vitesse prodigieuse un nouvel enclos, qu’on essaiera de faire plus performant, mais pour le lecteur, on se doute que s’il y a nouvelle révolte (et il y en aura certainement), celle-ci sera toujours plus sauvage.
Je pensais ne pas me laisser prendre au jeu de ce livre, court, brutal, froid, mais la force de frappe est telle que le premier gamin que j’ai vu me passer devant après lecture m’a provoqué quelque frisson... Ca claque et ça laisse une belle trace.

Ce ne sera pas gâcher le plaisir de plonger dans ce livre que de dévoiler les derniers mots. Car l’essentiel n’est pas de retrouver les auteurs du massacres, n’est pas de comprendre les développements qui ont mené jusqu’à ces extrémités. A mon sens, l’essentiel dans Sauvagerie, est de montrer dans quelle mouise nous nous sommes tous foutus, et d’avertir sur ce que le désir, au coeur d’un monde que nous construisons comme nous le détruisons et qui nous échappe alors que nous pensons le contrôler, n’est plus une force créatrice, progénitrice, mais une folie destructrice, une dégénérescence. Et pourtant, il semble bien qu’il y a nécessité d’y céder (au désir) car le chaos est alors la seule liberté au coeur de l’ordre autoritaire.

Les enfants frapperont-ils encore ? Je considère qu’à présent, toute autorité ou figure parentale est une cible spéciale pour eux. Ainsi, le régime de bienveillance et d’attention lancé avec les meilleures intentions à Pangbourne Village, imité depuis dans d’innombrables résidences dans le sud de l’Angleterre, sans parler de l’Europe de l’Ouest et des Etats-Unis, a donné naissance à des enfants de la vengeance et les a envoyé défier le monde qui les aimait.
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