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La flamme de Ríos

Julián Ríos - Puente de Alma (Galaxia Gutenberg / Circulo de lectores)

vendredi 27 novembre 2009, par François Monti

(photo : Daniel Mordzinski)
 
Il ne fallait pas être grand clerc pour voir, à peine sa mort annoncée, que Diana Spencer était en passe de devenir un mythe. Certains de nos grands sages ont quand même mis quelques années : ainsi, Valéry Giscard d’Estaing vient tout juste de comprendre que miser sur la légendaire cuisse légère de la défunte princesse pouvait mener au jackpot. Prions pour le bel homme qu’il ne vienne pas trop tard. Plus proche de nos soucis littéraires, Julián Ríos s’est quant à lui rendu compte de l’avenir de la dite Di au lendemain de l’accident, alors qu’il passait par la flamme du pont d’Alma, improvisée mémorial de celle qui était devenue de Galles un matin de juillet 1981. C’est ce temple à la nouvelle déesse qui le lança dans ce qui allait se transformer en son nouveau roman, Puente de Alma.
 
Au contraire d’autres catastrophes pourtant plus récentes, l’encastrement de la Mercedes dans un pilier de tunnel parisien n’a pas provoqué de grands remous littéraires. Si ce n’est la récente fièvre de Satyre d’Estaing, on ne comptait jusqu’ici qu’Accident man, le thriller d’un certain Tom Cain. Voilà qui explique peut-être que certains journaux espagnols – El economista et El correo gallego, pour ne point les nommer – décidèrent d’évoquer Puente de Alma dans les pages célébrités, réceptacles habituels des excrétions extraconjugales de toreros connus. Bien sûr, il nous faut admettre que l’identité de l’auteur est aussi un facteur déstabilisant : attendait-on vraiment le mage larvesque sur ce terrain-là ? Presque tous les critiques ont tenté d’y répondre, personne ne l’explique sans doute mieux que Ríos lui-même : sa ballade aux alentours de la flamme dorée de l’âme parisienne lui rappela une feu rouge londonien de Sterne street où, dix ans plus tôt, il vit, arrêtée, une Jaguar verte conduite par Diana. Ce qu’il ne peut que qualifier de collage, de collision d’images, de souvenir ne pouvait le laisser indifférent. On pourra aussi faire remarquer, à l’instar d’Eloy Fernández Porta, que, si on a qualifié Ríos, et ce à de nombreuses reprises, d’écrivain joycien, son œuvre des vingt dernières années tend plus à se rapprocher de l’homme-sandwich qui passe par les pages d’Ulysses que de la dimension shakespearienne du travail de Joyce. L’aspect le plus populaire du monde et de sa culture ne lui est pas étranger.
 
De manière plus significative et pour enfin diriger nos flèches vers le cœur du sujet, la construction du mythe Diana est essentiellement un prétexte pour parler des mystères de la mort. Les lecteurs de Larva, tout particulièrement, savent à quel point Ríos les entraine à la poursuite de tout ce qu’un simple mot lui inspire. Ici, il s’agit des coïncidences princières comme point de départ d’une vaste dérive littéraire mêlant réalité et fantaisie. Dans un sens, Puente de Alma est la version fiction des essais de Quichotte et fils dans lesquels il était déjà fait feu de tout bois à la chasse aux liens et connexions qui unissaient ces créatives réflexions sur divers auteurs admirés. Prenons en exemple l’incroyable jeu fertile qui trouve sa source dans la mort de Louis-Ferdinand Céline le jour de la naissance de Lady Diana Spencer : une histoire de transmigration projetée dans un palais verbal de miroirs déformants, tour à tour mise en évidence de contrastes et de ressemblances entre la princesse consort et le docteur Destouches, arrangée d’une façon suffisamment spectaculaire pour que questions de pertinences et de réalités s’effacent devant le simple génie de la mise-en-scène. Que dire alors de cette fête, de cette carnavalesque célébration organisée sur un bateau navigant en Seine, au cours de laquelle Camille s’assied à une table où sont réunis Diana, Baudelaire, Braque et Morican, morts un 31 août et côtoie un nombre étourdissant de célébrités décédées, dans un des plus beaux chapitres du livre. Ces scènes ne sont pas qu’artifices : elles servent de déclencheurs d’histoires d’artistes, de disparitions notables ou mystérieuses, et de réflexions sur des œuvres chères à l’auteur.
 
Puente de Alma donne à lire une recherche obsessionnelle du sens derrière la coïncidence qui se rapproche d’une sorte de paranoïa littéraire très particulière. Il est donc inévitable de passer à la conspiration. Ríos dit qu’il n’existe pas de mythe sans mort polémique ou mystérieuse. Son roman s’attarde sur l’étrange disparition de l’ingénieur Rudolf Diesel alors qu’il se trouvait sur un bateau traversant la Manche en direction de Harwich. La thèse du suicide est la plus courante ; les interprétations plus sinistres ne manquent pourtant pas : le franco-allemand Diesel s’apprêtait à vendre un moteur pour sous-marins à l’Angleterre tandis que l’Europe s’approchait du précipice guerrier de 1914… Le fameux complexe militaro-industriel aurait-il voulu réserver le même sort, 84 ans plus tard, à la lumineuse princesse pour la récompenser de son néfaste labeur contre les mines anti-personnelles ? Ce n’est qu’un des complots, certains connus, d’autres inventés pour l’occasion, que l’on trouve dans ces pages. La présentation de cette hypothèse (complicité de Nikki Lauda peut-être incluse) est faite au narrateur par un mystérieux américain encapuchonné, pèlerin de la flamme d’Alma (comme tant d’autres figures de ce livre) qu’on ne connait que sous le pseudonyme de TiPi. Il n’est guère difficile de l’identifier en tant qu’avatar de Thomas Pynchon. Et c’est un coup de maître de Ríos que de convoquer dans ce chapitre précis l’indiscutable roi de la fiction paranoïaque, replaçant sans équivoque le complot et la conspiration au centre de l’expérience littéraire.
 
L’art de tisser une trame cohérente à partir de fils de premier abord impossible à combiner n’est peut-être nulle part plus évident que dans El último cuadro de Larocque, triste et splendide récit qui a le vieux pont de Mantes pour cœur involontaire, peint par Corot, détruit par l’Armée française en ’40, décor de Jules et Jim en 1961. Si la peintre Larocque cesse de peindre comme d’autres cessent d’écrire, Ríos ne cesse d’écrire sur des peintres. Contrairement à ses livres sur Kitaj ou Arroyo, ce n’est pas un volume entier qui leur est consacré cette fois-ci, mais au-delà de la mort et du mystère, Puente de Alma est aussi un splendide livre sur l’art et, plus particulièrement, sur l’amour de son auteur pour la peinture.
 
Ce n’est pas tout : nous n’avons même pas abordé la présence en ces pages de plusieurs personnages que Ríos trimballe depuis des années. Emil, le narrateur-traducteur qui, de son appartement place d’Alma, observe la création d’une étoile et rencontre ceux qui de leurs témoignages alimenteront les 363 pages de récit, passait déjà par Larva et Monstruaire dont le peintre Mons, autre figure de Puente de Alma, est le point focal. Ce sont là des traces du cycle larvesque, abandonné dit-on, dont on ne pourra sans doute pas lire ce qui a été écrit et jamais publié. Il convient aussi de mentionner l’aventure de Lon Alonso, qui prend la forme en spirale que Ríos considère comme essentielle à son œuvre. C’est une nouvelle fois le cas dans ce roman, où tout part pour revenir, où disparitions et réapparitions se confondent dans un ensemble impeccablement, minutieusement conçu dont la structure même, comme le souligne Juan Francisco Ferré, contribue aux possibilités infinies de cet encyclopédisme narratif.
 
A la publication de Cortège des ombres, qui avait jusque là passé 40 ans dans un tiroir, Julián Ríos disait qu’il ouvrait un nouveau chapitre avec un nouvel éditeur, qui allait republier tous ses livres et qu’il était donc temps de retourner aux histoires de Tamoga (qui, incidemment, apparaît aussi dans Puente de Alma). Ce nouveau roman pourrait indiquer que l’aventure dans laquelle il vient de se lancer est un bilan qui va plus loin que la réédition : placé aux côtés de Quichotte et fils, il se dessine comme une préoccupation d’héritage, de leg artistique et littéraire. Quoi qu’il en soit de ces spéculations, cette construction émerveille et Puente de Alma est sans aucun doute possible l’une des machineries narratives les plus précises et sophistiquées qu’il nous ait été donné à lire ces années-ci, ainsi que, tout simplement, un superbe roman, bien plus lisible que tout ce qui est venu avant sans être moins complexe.
 
Puente de Alma doit paraître en français en janvier 2010 chez Tristram, dans une traduction d’Albert Bensoussan et de Geneviève Duchêne. 
 

5 Messages de forum

  • La flamme de Ríos 27 novembre 2009 11:58, par olivier lamm

    je ne connaissais pas l’expression "cuisse légère". merci pour ça.

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    • La flamme de Ríos 27 novembre 2009 16:44, par edwood

      Julián Ríos fait partie des rares écrivains encore en activité qui me font peur. En effet, depuis que j’ai lu Cortège des ombres, j’ai envie de pénétrer son cycle Larva. Et, pourtant, avec ses combinaisons littéraires inventives qui ressemblent presque à des formules incantatoires, je crains de rester à l’écart d’une oeuvre trop puissante pour un apprenti sorcier qui aimerait caresser les pages du mage. C’est pourquoi cette prochaine publication me réjouit par avance car je sais que je devrais y retrouver l’atmosphère hantée du précédent recueil.

      D’autre part, François, permettez-moi de rajouter que je trouve excellente l’initiative de parler d’un livre dans sa version originale, à l’approche de la publication de sa traduction française. Merci à vous, Bienheureux bilingue que vous faîtes.

      Voir en ligne : La flamme de Ríos : Ravivons-la

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  • La flamme de Ríos 27 novembre 2009 17:15, par Elisabeth Bart

    Dans un recueil de nouvelles assez étranges, "L’art, le suicide, la princesse et l’agonie" (Editions Méréal, 1998) Bernard Lamarche-Vadel ( qui s’est suicidé, en 1999, je crois) abordait ce fait divers, non pour en faire une légende mais une sorte de "parabole d’anticipation" sur ce qui pourrait advenir dans un monde où la mise en images du réel se conjugue à la science pour déréaliser, désincarner, déshumaniser l’humanité. C’est aussi une méditation sur le lien entre le pouvoir croissant de la science, de la médecine et l’affaiblissement, pour ne pas dire la disparition,de l’art. Dans la première nouvelle qui donne son titre au recueil, le narrateur, un médecin reconstitue pour le Quotidien du Praticien, les derniers moments de Diana, de son agonie dans la voiture à son transport par des brancardiers, à partir d’un album de 442 photos. Le fait que des gens aient pris ces photos n’est jamais abordé, c’est le "trou noir" de la nouvelle. Ce livre est passé inaperçu, il serait intéressant de confronter cette nouvelle avec "La flamme de Rios". Le livre de VGE, lui, n’est pas passé inaperçu !

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  • La flamme de Ríos 28 novembre 2009 13:09, par François Monti

    Elisabeth, j’ignorais complètement l’existence de ce livre qui a l’air très, très intéressant. Voyons voir si je parviens à mettre la main dessus. Merci, en tout cas. Ed, je crois effectivement que ce roman doit faire moins peur, même si... même si le foisonnement verbal ne disparait évidemment pas et le foisonnement référentiel me semble encore plus prégnant. C’est un excellent livre, vraiment. Je crois qu’il s’agira d’une des publications essentielles de 2010 en France. Par ailleurs, je dois bien admettre que mon plus grand souhait serait que tous les romans dont je parle soient disponibles ou sur le point d’être disponibles en français. Malheureusement, ça ne marche pas toujours comme ça. Mais on va continuer...

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  • La flamme de Ríos 7 février 17:14, par edwood

    Ce n’est même plus le roman de l’année, c’est le roman de la dèche-honnie.

    Voir en ligne : Décénnie

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