Il n’y a pas de jeunesse heureuse, semble nous dire Silvio Huonder, romancier suisse écrivant en allemand, dans son roman Adalina. Son protagoniste, Johannes Maculin, alors qu’il retourne dans son village natal suisse, après l’avoir quitté juste après l’adolescence, comme un saut vers l’âge adulte, pour vivre à Berlin, revient mentalement et physiquement sur ses pas. Il s’agit d’un récit dramatique sans action - psychologique donc -, il ne se passe pas grand chose si ce n’est dans la tête et les souvenirs du personnage. Peut-être doit-on simplement dire que le retour catastrophique au pays se solde par un nouvel échec de relations et d’émancipations - la soirée du personnage se termine dans une misère sentimentale, physique et intellectuelle assez éprouvante.
Mais l’essentiel n’est pas ce qu’il fait là-bas - le présent du récit -, mais comment le retour permet l’évocation de la violence de la jeunesse et d’un réel désir d’émancipation individuelle au sein d’une culture donnée (paysanne/ouvrière de la cambrousse des années 70). Evidemment, le retour se fait pour une raison éminemment valable : le deuil poignant qui ne trouve pas de solution ou de sortie pour Maculin. La cousine et amante Adalina, comme une ombre aimante Maculin depuis l’au-delà de la mémoire. C’est la boussole de son passé en quelque sorte.
Finalement, je me demande si Silvio Huonder n’a pas écrit ce livre pour dresser le portrait non seulement d’un personnage existentiellement mal au point mais aussi d’une région terrifiante et terrifiée par un monde à plusieurs vitesse. De fait, le cadre pourrait être n’importe quelle région rurale, voire une petite ville de province, et même n’importe quelle époque puisque la puissance émotionnelle par laquelle passe tout le livre (espoirs - déçus -, attentes - trop longues -, désirs, dégoûts - énorme le dégoût -, honte, humiliation, plaisir - si peu -), le fait par la jeunesse, de l’enfance à l’adolescence.
La mémoire de l’enfance est toute sélective et ce que l’on souhaite retenir n’est pas forcément ce qui est le plus prégnant au fond. Il n’y a pas de jeunesse heureuse. Et de plus, celle de Maculin est accompagné d’un deuil irrésolu, mais c’est directement le deuil de soi, de sa jeunesse, du temps qui dévore, que semble ne pouvoir affronter Maculin. Les revers et bégaiements de la voix narrative (sursauts et syncopes syntaxiques, notamment avec les "dit-il" du discours rapporté placés où il semble que ça n’aille pas naturellement) sont autant de confirmations textuelles auxquelles s’ajoutent des motifs métaphoriques consciencieusement placés par l’auteur, comme dans une grande peinture expressive habilement construite (peut-être quelquefois trop intentionnée à mon goût), des confirmations donc, à dire la difficulté - l’impossibilité ? - et pourtant nécessité de Johannes Maculin à communiquer, échanger, formuler ce qu’il n’arrive pas se confronter même à lui-même. En balance à la misère, profonde, de la mémoire et de l’existence de Maculin, il y a des fulgurances poétiques surgissant de détails du quotidien ou de tableaux de la nature - importance du paysage -, comme ces souvenirs qu’on souhaite garder pour effacer les affres & les souffrances occultés mais latents.
Il n’y a pas de jeunesse heureuse, semble nous dire Huonder.
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Il est aussi possible, me rétorquera-t-on, qu’il s’agit là d’un ressenti pur, et que le roman comme reflet de soi-même exacerbe ce qu’on veut bien (ou pas) voir en soi en général. Peut-être y ai-je vu mes propres amertumes partagées, peut-être non... ce qui est cocasse pour le moins et qui m’aura fait aussi sourire, anecdote qui n’a que peu d’intérêt d’un point de vue critique, mais qui pourrait expliquer cela, c’est ce que dit de moi Silvio alors qu’il ne l’écrit en aucun cas à moi - allez savoir, comment les livres vous regardent :
Antonio qui a un poing en l’air et des tas de livres que personne ne comprend...