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Il n’y a pas de jeunesse heureuse

Silvio Huonder - Adalina (La Dernière Goutte, 2009 - trad. D. Regnier & N. Eberhardt)

jeudi 26 novembre 2009, par Antonio Werli

 
Il n’y a pas de jeunesse heureuse, semble nous dire Silvio Huonder, romancier suisse écrivant en allemand, dans son roman Adalina. Son protagoniste, Johannes Maculin, alors qu’il retourne dans son village natal suisse, après l’avoir quitté juste après l’adolescence, comme un saut vers l’âge adulte, pour vivre à Berlin, revient mentalement et physiquement sur ses pas. Il s’agit d’un récit dramatique sans action - psychologique donc -, il ne se passe pas grand chose si ce n’est dans la tête et les souvenirs du personnage. Peut-être doit-on simplement dire que le retour catastrophique au pays se solde par un nouvel échec de relations et d’émancipations - la soirée du personnage se termine dans une misère sentimentale, physique et intellectuelle assez éprouvante.
Mais l’essentiel n’est pas ce qu’il fait là-bas - le présent du récit -, mais comment le retour permet l’évocation de la violence de la jeunesse et d’un réel désir d’émancipation individuelle au sein d’une culture donnée (paysanne/ouvrière de la cambrousse des années 70). Evidemment, le retour se fait pour une raison éminemment valable : le deuil poignant qui ne trouve pas de solution ou de sortie pour Maculin. La cousine et amante Adalina, comme une ombre aimante Maculin depuis l’au-delà de la mémoire. C’est la boussole de son passé en quelque sorte.
 
Finalement, je me demande si Silvio Huonder n’a pas écrit ce livre pour dresser le portrait non seulement d’un personnage existentiellement mal au point mais aussi d’une région terrifiante et terrifiée par un monde à plusieurs vitesse. De fait, le cadre pourrait être n’importe quelle région rurale, voire une petite ville de province, et même n’importe quelle époque puisque la puissance émotionnelle par laquelle passe tout le livre (espoirs - déçus -, attentes - trop longues -, désirs, dégoûts - énorme le dégoût -, honte, humiliation, plaisir - si peu -), le fait par la jeunesse, de l’enfance à l’adolescence.
La mémoire de l’enfance est toute sélective et ce que l’on souhaite retenir n’est pas forcément ce qui est le plus prégnant au fond. Il n’y a pas de jeunesse heureuse. Et de plus, celle de Maculin est accompagné d’un deuil irrésolu, mais c’est directement le deuil de soi, de sa jeunesse, du temps qui dévore, que semble ne pouvoir affronter Maculin. Les revers et bégaiements de la voix narrative (sursauts et syncopes syntaxiques, notamment avec les "dit-il" du discours rapporté placés où il semble que ça n’aille pas naturellement) sont autant de confirmations textuelles auxquelles s’ajoutent des motifs métaphoriques consciencieusement placés par l’auteur, comme dans une grande peinture expressive habilement construite (peut-être quelquefois trop intentionnée à mon goût), des confirmations donc, à dire la difficulté - l’impossibilité ? - et pourtant nécessité de Johannes Maculin à communiquer, échanger, formuler ce qu’il n’arrive pas se confronter même à lui-même. En balance à la misère, profonde, de la mémoire et de l’existence de Maculin, il y a des fulgurances poétiques surgissant de détails du quotidien ou de tableaux de la nature - importance du paysage -, comme ces souvenirs qu’on souhaite garder pour effacer les affres & les souffrances occultés mais latents.
 
Il n’y a pas de jeunesse heureuse, semble nous dire Huonder. 
 
*
 
Il est aussi possible, me rétorquera-t-on, qu’il s’agit là d’un ressenti pur, et que le roman comme reflet de soi-même exacerbe ce qu’on veut bien (ou pas) voir en soi en général. Peut-être y ai-je vu mes propres amertumes partagées, peut-être non... ce qui est cocasse pour le moins et qui m’aura fait aussi sourire, anecdote qui n’a que peu d’intérêt d’un point de vue critique, mais qui pourrait expliquer cela, c’est ce que dit de moi Silvio alors qu’il ne l’écrit en aucun cas à moi - allez savoir, comment les livres vous regardent :
Antonio qui a un poing en l’air et des tas de livres que personne ne comprend...

6 Messages de forum

  • Il n’y a pas de jeunesse heureuse 26 novembre 2009 11:21, par edwood

    Antonio, C’est rare que l’on parle d’ oeuvres signées par des écrivains suisses et, pourtant, nul doute, que certaines le méritent. Ta brève évocation de ce livre m’a donné l’eau à la bouche même si la gaiété ne semble pas être le maître mot. Et puis, quelle clairvoyance pour souffler "Antonio qui a un poing en l’air et des tas de livres que personne ne comprend...".

    P.S. : petite parenthèse de chipoteur : le Suisse allemand est exclusivement un dialecte. Sais-tu si l’auteur a écrit en romanche(qui est une langue très rare) ou en allemand ?

    Voir en ligne : quelle clairvoyance

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    • Il n’y a pas de jeunesse heureuse 26 novembre 2009 12:29, par Antonio Werli

      Oui, selon la ligne éditoriale de la Dernière Goutte, leurs livres ne sont pas faits pour caresser le lecteur dans le sens du poil, je veux dire qu’on peut y trouver de l’humour, mais caustique, noir, acide, désespéré... Le surprenant court roman L’Allégresse des rats par exemple fait rire... jaune.

      Tu as raison de préciser pour la langue, je vais corriger, car le livre est écrit en allemand et non en suisse allemand. Merci. On peut cependant ajouter que Huonder joue sur le dialecte (en témoignent les incises ou certains dialogues dans le texte).

      Dernière chose, sur les écrivains suisses : une de mes plus importantes découvertes de l’année vient de Suisse. Il s’agit de Jean-Marc Lovay. Il fait des choses avec la langue que je ne pensais pas (ou avais oublié que c’était) possible de faire. Univers & écriture extraordinaires ! J’espère proposer prochainement un long papier sur Tout là-bas avec Capolino (Ed. Zoé) et quelques autres de ses livres que j’ai lu ces derniers mois.

      Merci pour ton message Edwood.

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      • Il n’y a pas de jeunesse heureuse 26 novembre 2009 15:15, par Irma Vep

        Les publications de La Dernière Goutte sont simplement incroyables :-) Merci Antonio pour cet article ! Pour revenir à la Suisse et à ses auteurs, j’ai pour ma part découvert il y a peu l’œuvre de Jacques Chessex, écrivain disparu dernièrement, lauréat en 1973 du Goncourt avec "L’ogre". Sa production littéraire assez importante est souvent très subversive et son écriture absolument magistrale. J’ai été fortement impressionnée par des textes comme "Les yeux jaunes", "Un juif pour l’exemple", "Le Vampire de Ropraz", "L’économie du ciel" ; "L’Éternel sentit une odeur agréable". Une œuvre taraudée par la culpabilité, marquée souvent par une figure du père omniprésente, une œuvre où sourd le poids de la religion avec laquelle il faut composer... Remarquable.

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        • Il n’y a pas de jeunesse heureuse 1er décembre 2009 14:21, par Marylin Rolland

          Chère IV grâce à votre commentaire j’ai lu un tout petit livre -Portrait d’une ombre- de Jacques Chessex qui me rapproche de -Garder le mort- de Jean-Louis Giovannoni. A quoi on rêve à 75 ans ? demande un journaliste, Chessex répond à d’autres livres, à d’autres peintures... Il n’y a pas de hasard -S’emparer- de Jean-Louis Giovannoni me rapproche aussi dans un passage à 3 voix de -Siamoises- de Patrick Dao-Pailler que j’ai rencontré sur un blog littéraire. Pourriez-vous lui faire signe et lui rappeler que j’attends toujours ses 2 mots, un ressenti, de -2666- de Bolaño, que je les attends en commentaire ici, afin qu’ensuite regarder de tous nos yeux la lumière, l’entrelacs des mots. Mes mots sont "algue et oblique" que j’ai réunis en un seul -Bifurcata- parce que ça fait penser à bifurcation.

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          • Il n’y a pas de jeunesse heureuse 11 décembre 2009 02:30, par Irma Vep

            Chère Marilyn ,

            les livres s’interpellent les uns, les autres constamment. Je suis heureuse que Chessex ait trouvé une attention particulière chez vous et vous ait renvoyée à d’autres lectures. Je ne manquerai pas de communiquer à l’auteur de "§iamoises" votre requête concernant "2666" de Bolaño, roman sur lequel il a produit un très bon billet en deux temps sur son blog. Au plaisir de vous recroiser ici ou ailleurs dans la partie de la toile virtuelle qui parle de littérature ! Bien à vous, Irma Vep

            Voir en ligne : http://vampirereactif.canalblog.com/

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  • Il n’y a pas de jeunesse heureuse 26 novembre 2009 16:49, par edwood

    Intrigué par le nom de Jean-Marc Lovay que tu as cité, je suis parti en quête d’informations sur le net et suis tombé sur un billet du Matricule qui évoque son dixième roman, Tout là-bas avec Capolino.

    "Mystère, car ici, d’intermittences en dédoublements, le coeur des choses, toujours, échappe. Comme si rien n’était à comprendre, et tout à ressentir ou à éprouver, au fil de phrases-événements dont la chorégraphie chercherait à mimer la secrète souffrance et le joyeux délire. S’inscrivant au croisement des univers de Michaux, de Borges et de Buster Keaton, c’est l’énigme absolue de ce qui nous jette hors de nous - folie ou illumination - que tente d’approcher et de cerner un peu Jean-Marc Lovay. À coups de paradoxes, d’impossibles conciliations, d’apparitions-disparitions et d’innocence mâtinée de salvatrice perdition." Après cela, c’est sûr qu’il sera difficile de ne pas succomber à la tentation...

    Voir en ligne : Histoire d’un valaisan

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