• Suivre la vie du site
  • Suivre la vie du site
  • Suivre la vie du site
Si tu rencontres un homme qui ne boit pas, fuis-le comme la peste. - Basara
Accueil du site > Entretiens > QFFC : Sergio Chejfec

QFFC : Sergio Chejfec

lundi 21 juin 2010 par Le Fric-Frac Club   

Sergio Chejfec est un écrivain argentin né en 1956. Il vit à New York. Nous avons évoqué son dernier roman il y a quelques semaines, publié directement en Espagne (contrairement à ses autres livres parus en Amérique latine) par Candaya : Mis dos mundos (2008). Hormis Cinq publié au MEET en 1996 mais épuisé aujourd’hui, l’oeuvre de Chejfec reste à ce jour inédite en français. Sergio Chejfec a accepté de répondre à notre questionnaire. Nous le remercions pour la générosité et la finesse d’esprit qui le caractérisent et que l’on retrouve dans Mis dos mundos, ou - comme nous le précise Antonio, qui traduit les réponses de l’auteur - dans Baroni : un viaje (Alfaguara, 2007 - Candaya, 2010).
 
 
Que ferez-vous lorsque plus personne ne lira de livres ?
 
Difficile de répondre, particulièrement parce que je crois que je vis dans cette époque. L’humanité est toujours sur le point d’arrêter de lire... et malgré tout, elle continue de lire. C’est-à-dire : il y a des livres qui sont lus. Beaucoup de titres ou peu d’entre eux, chacun d’eux en quantité ou non : mais on les lit. Et pourtant, j’ai l’impression qu’il y a beaucoup plus de livres sans lecteurs. Des titres oubliés, des auteurs oubliés ou inconnus, etc. C’est comme si la lecture s’alimentait de non-lecture, si elle avait besoin de non-lecture pour se découper sur le monde et poursuivre la sélection des livres qu’elle sauve ou écarte. C’est pourquoi, je ne crois pas que je me mette à agir très différemment de ce que je fais déjà si le monde entier cessait de lire. Je pense que je réagirais simplement avec plus d’insistance : lorsque tout le monde aura arrêter de lire, comme cela arrivera un jour selon la prémisse de la question, le temps de commencer à lire sera arrivé.
 
Le premier souvenir (ou émotion) littéraire ?
 
La première émotion littéraire est de type personnel, et a été un échec. J’étais un enfant qui s’ennuyait tout le temps (je crois que c’était quelque chose d’habituel pour ma génération, du moins c’est ce que j’ai besoin de croire). Un jour, j’ai eu l’idée d’envoyer une carte postale apocryphe à ma mère : elle serait écrite par une soeur dont elle ignorait l’existence, et elle y annoncerait qu’elle avait de nombreuses révélations à lui faire : un passé sombre et scandaleux, un triste passé, etc. un vrai mélodrame. Pour que l’histoire soit plus vraisemblable, il fallait envoyer la carte depuis un autre pays : le Paraguay. Le Paraguay a été le pays exotique de mon enfance (c’était par là que mes parents étaient clandestinement entrés en Argentine, après la Seconde Guerre). Le texte était rédigé et j’étais prêt à aller acheter la carte postale à la librairie du coin, pour le recopier. Mais une fois arrivé, je me suis rendu compte qu’ils ne vendaient pas de carte postale du Paraguay, et encore plus dur, que je ne pourrais pas envoyer la carte depuis ce pays ! Ces obstacles étaient insurmontables, j’ai dû me résigner à l’échec du plan.

Je ne sais pas si je peux tirer une leçon de cette histoire, sinon la considérer comme un important faux-pas. Je crois qu’aujourd’hui je ne donnerais pas autant d’importance à ces détails soi-disant essentiels pour rendre une histoire crédible. Mais c’était la première fois que j’écrivais quelque chose d’inventé et je me souviens encore de l’anxiété ressentie sur le chemin de la librairie à la recherche d’une carte postale de Asunción del Paraguay.
 
Que lisez-vous en ce moment ?
 
Je lis en ce moment plusieurs romans d’Adalbert Stifter. Les uns après les autres. Ce sont des romans très étranges, car ils ont une trame assez simple, avec des personnages parfaitement archétypaux, de contes de fées pratiquement, mais le paysage dans lequel ils évoluent (presque toujours un paysage naturel dont la description occupe l’essentiel du récit) est décrit si minutieusement qu’il devient complètement anti-bucolique, le contraire même de l’apparent intérêt bucolique de l’auteur. C’est comme une tentative gigantesque de convertir le paysage naturel, ses restes, en paysage artificiel-copie-du-naturel.
 
Quels sont les auteurs que vous avez honte de n’avoir jamais lus ?
 
Il y a une quantité d’auteurs que j’ai honte de n’avoir pas lus, ou de ne pas avoir lus avec plus d’attention. Je peux citer Dante, Leopardi, Céline et de très nombreux nord-américains du XXe siècle. En fait, comme pour la première question, il y a toujours plus d’auteurs que nous n’avons pas lus que ceux que nous avons lus. Mais comme il s’agit d’auteurs, c’est-à-dire d’oeuvres concrètes et qu’on suppose systématiques, on a peur « d’en avoir perdu quelque chose ».
 
Suggérez-moi la lecture d’un livre dont je n’ai probablement jamais entendu parler.
 
« Je ne connais aucun livre qui te soit inconnu... » Ce devrait être la première maxime d’une littérature à la manière socratique. Ne pas mettre en scène le savoir, encore moins l’érudition, ni l’ignorance, mais l’hospitalité et la disponibilité.
 
Le livre que vous avez lu et que vous auriez aimé écrire ?
 
Il y en a beaucoup. J’aurais aimé écrire Le Roi des Aulnes, Le jardin des plantes, plusieurs livres argentins de différents auteurs. Surtout, plus qu’écrire d’autres livres, j’aurais aimé être un écrivain d’un autre pays, un écrivain européen par exemple. L’écrivain latino-américain est européen d’une manière particulière. Il est moins européen et plus européen ; et ce qui est européen est ce qui se soustrait ou se dénote ; jamais rien de normal. L’écrivain latino-américain est installé dans l’exceptionnalité, et cela fatigue (comme travailler).
 
Quel est le plus mauvais livre que vous ayez lu ?
 
Ce qui est étonnant, c’est qu’on croise avec une certaine fréquence (mais pas autant qu’on le penserait à première vue) des livres qu’on considère ratés, mais qui nous livrent toujours une leçon. Je ne parle pas d’une leçon technique. Je parle d’une expérience de lecture ; c’est quelque chose que nous incorporons à notre savoir, mal ou bien. Et dès lors, il devient difficile de les considérer selon une échelle du meilleur ou du pire, car le meilleur ou le pire peut être lié au goût, à la résonance, à l’expérience, à l’utilité, etc. et alors tout se confond, et différentes échelles de valeur surgissent pour le même livre ou le même auteur.
 
Quel est le livre qui vous semble avoir été le mieux adapté au cinéma ?
 
Je n’ai pas vu beaucoup d’adaptations. Celle dont je me souviens le mieux et qui m’a semblée merveilleuse, précisément par son côté arbitraire, dans le bon sens du terme, concernant le roman original, est L’homme de Londres du hongrois Bela Tarr, qui a fait une version cinématographique du roman de Georges Simenon. Si on lit le roman, on trouve un drame réaliste et humain plutôt bien construit, particulièrement autour des stéréotypes sociaux. Mais dans le film, cela devient un drame métaphysique, ou mieux dit pré-métaphysique, car les personnages sont esclaves de leur matérialité. J’admire Bela Tarr.
 
Écrivez-vous à la machine, avec un ordinateur ou à la main ?
 
J’écris habituellement à l’ordinateur. Lorsque je n’en ai pas, j’écris à la main. Mais je devrais être plus équilibré, car je remarque régulièrement que mon rapport avec l’écrit, et avec son résultat, change si j’écris à la main ou à l’ordinateur. Lorsque j’ai abandonné la machine à écrire et que j’ai commencé avec l’ordinateur, autour de 1991, après les premiers temps d’apprentissage, j’ai commencé à sentir que l’écriture à l’ordinateur était plus proche de l’écriture à la main. Les deux éliminaient la médiation matérielle de la machine à écrire. Et les mouvements que l’on fait avec le regard et le curseur sont des mouvements très proches de ceux que l’on fait devant le jeu des feuilles manuscrites. Ce que l’on perd par contre, c’est l’écriture comme composition plastique. C’est pour cela qu’il faut écrire à la main de temps à autre, comme une humble offrande au dieu de l’écriture artisanale, s’il existe.
 
Écrivez-vous dans le silence ou en musique ?
 
Les deux. Tout dépend du moment et des circonstances. Il y a des textes où j’ai fréquenté un certain type de musique en particulier, ou un disque, un morceau ou un compositeur, et il est associé à jamais dans ma mémoire avec le sentiment ou l’angoisse que j’avais quand j’écrivais et écoutais cette musique. Et dans ces cas, réécouter la musique implique toujours la récupération du sentiment de l’écriture.
 
Qui est votre premier lecteur ?
 
Ma première lectrice est la personne que j’aime et avec qui je vis, et qui apparaît toujours, bien qu’à peine ébauchée, dans les textes.
 
Quelle est votre passion cachée ?
 
Ma passion cachée est une faiblesse. Je ne sais pas si c’est par timidité mais je suis une personne totalement dépendante. De fait, je dois me maintenir à distance de tout, car je sens que je suis toujours sur le point d’être détourné par n’importe quoi. Ainsi, ma passion cachée est multiple - et je compte sur sa multiplicité dispersante et salvatrice.
 
Qu’est-ce que vous n’avez jamais osé faire et que vous aimeriez faire ?

Beaucoup de choses. Innombrables. Mais si je devais en mentionner une qui ait un lien avec la littérature, je dois dire que j’aimerais bien écrire un livre qui se vende à des millions d’exemplaires. Un best-seller à l’échelle planétaire. Pas forcément un « bon » livre, mais un succès à l’état pur, magique. Voilà l’une des choses les plus miraculeuses qui puisse exister. La littérature, depuis le début de la Modernité, a toujours été liée à l’argent, capricieusement. Ces best-sellers spectaculaires sont comme des billets de banque imprimés sous une autre forme. J’aimerais bien passer par là. Pas pour devenir riche, non, enfin pas juste pour cela... mais pour vivre l’expérience d’être soumis à la magie du marché de masse et ainsi pouvoir voir pendant un laps de temps limité la littérature depuis cet angle.

the end
| © 2005-2014 Les Auteurs. Tous droits réservés. | Crédits.