Paraboles et lignes droits : comment interpréter les événements du monde


Thomas Pynchon, inlassable quêteur de la mythique wilderness américaine… Il situe carrément le récit de Mason & Dixon à l’époque héroïque, entreprenant de réécrire l’histoire des pionniers, plongeant dans le passé pour restituer à la conquête de l’espace américain sa force et sa dimension presque cosmiques, pour tenter d’atteindre à une totalité compréhensive de la réalité et des événements qui la composent.

Roman historique alors que cette œuvre, dont l’ambition première est bien de restituer l’Amérique coloniale d’avant l’Indépendance, à travers l’épopée pionnière de ces « Aventuriers Américains, lancés sur la Mer du Futur comme autant de mines flottantes », de ces deux scientifiques dont les noms restent attachés à cette « Ligne de partage large de vingt-quatre pieds au cœur d’une région sauvage, en direction de l’Ouest, afin de séparer deux droits de propriété accordés quand le Monde était encore féodal, mais que la Guerre d’Indépendance devait invalider huit ans plus tard[1] ».

Réinventant la langue écrite du XVIIIe siècle, avec ses tics procédés, le récit est constamment nourri des connaissances et superstitions du temps[2]. C’est ainsi que face à n’importe quel événement qui a « tout d’une aberration dans leur existence », les deux héros réagissent en hommes des Lumières, dont le rationalisme permet de le « réduire à la Certitude », en opérant « un choix parmi une profuse quantité de Destins possibles, dont le nombre diminue régulièrement chaque fois qu’un choix est effectué, jusqu’à se trouver “réduit” aux événements qui nous arrivent bel et bien, à mesure que nous les traversons, dans un Temps irréversible, — exactement comme une lentille, oui, qui reçoit toute la lumière de quelque vaste Étendue céleste et qui la réduit à un seul point[3] ». Il faut à tout prix trouver un sens à l’événement, et cette réduction rationaliste est là pour conduire à coup sûr à la vérité.

Cette ligne que sont chargés de tracer Mason et Dixon matérialise la fameuse frontière de la wilderness, lieu où se produit, de façon répétée, la rencontre de l’inattendu — ligne toujours à franchir, toujours à dépasser, du Go West ! fondamental. Avec cette exploration de l’un des mythes fondateurs des États-Unis, Pynchon retrouve les grands thèmes de l’espace, du voyage, sources perpétuelles d’événements — de romanesque, ici géographique puisque c’est du déplacement que naissent ces événements. L’unidimensionnel de la ligne à tracer sur le sol vierge des régions traversées est alors aussi celui de « la loi de la narration classique », de ce « fameux “fil du récit” » rythmé par les péripéties de l’action, qu’un Robert Musil avait en son temps jugé obsolète[4]. Mason et Dixon se heurtent sans cesse à toutes sortes d’obstacles qu’ils s’acharnent à « réduire » : forêts insondables, rivières infranchissables, montagnes inaccessibles, pionniers et trappeurs de ces contrées, souvent aussi sauvages qu’elles, indiens au comportement mystérieux, bûcherons aux réactions imprévisibles… Tout comme le récit, ils sont appelés par la force des choses et des gens à faire de multiples détours. Mais, tout comme le récit, ils en reviennent toujours à leur rectiligne tracé, au nom précisément de cette croyance, rationaliste autant que mystique, au Destin manifeste des conquérants de l’Ouest.

« J’étais une fois de plus de retour en Amérique », dit le Révérend Cherrycoke, « découvrant malgré tout que je ne pouvais en rester éloigné, car j’espérais que les Miracles puissent encore s’y produire, […] que toutes les Fictions désirables nécessaires à l’enfance d’une espèce puissent encore devenir vraies[5] ». L’Amérique, lieu de toutesles Fictions, est cet endroit où la fiction peut devenir vraie : belle définition de l’aventure, où elle est rêvée avant d’être vécue, inventée avant de surgir…

Auparavant, Pynchon avait exploré le multidimensionnel, avec Gravity’s Rainbow en particulier, roman sans cesse nouveau et surprenant, illuminé des feux de l’arc-en-ciel du titre. Là les déplacements ne sont plus linéaires, ni les lieux, et les voyages qui les parcourent, de simples réservoirs d’événements : ils constituent la substance même du récit. Les personnages errent dans une Europe ravagée par la guerre, l’espace est parcouru par les V-2 allemandes lancées sur l’Angleterre, dont la trajectoire parabolique tend vers la verticale, où l’écart entre point de départ et point de chute s’annule. Et ce sont certains points précis de cet espace géographique de plus en plus disloqué qui sont les véritables événements du livre.

Car le roman se cristallise autour de points de concentration infinie (« rien qu’un point de l’espace, le point exact où doit cesser la combustion, jamais lancé, et qui ne retomberait jamais »), à l’image de cette « Zone » de Dora, où « tout se mélange, tout devient ambigu et lointain, rien n’a plus de nom », où les esclaves du système concentrationnaire nazi sont chargés d’assembler les V-2. Dora, dont l’entrée est précisément en forme de parabole, est un lieu parfaitement schizophrénique : « Il est étrange de ne trouver ici aucun des éléments géométriques qu’on s’attendait à y voir, […] cette Rocket-City éblouissante semble systématiquement éviter la symétrie, elle accepte la complexité, introduit la terreur ». L’espace dans Gravity’s Rainbow est ainsi sectionné, découpé en tranches infinitésimales, comme dans une surface de Riemann — ce qui donne une mobilité interne à tous ses éléments. Il devient discontinu avant d’être recomposé par le récit : les pérégrinations du héros sont décomposées en « Delta x et Delta y », comme l’Analyse mathématique permet de « diviser la trajectoire d’un boulet de canon à partir de la ligne de site et de la ligne de tir, Delta x et Delta y, pour les réduire de plus en plus, jusqu’à devenir asymptotes, comme une armée de nains galopant dans un escalier ». Dans une telle étendue fragmentée, les événements sont ces bouts d’espace qui se rencontrent, ces éléments de réalité qui se télescopent (« comme des signaux pour les voyageurs égarés, des formes se répètent sans cesse, formes de la Zone, qu’il perçoit mais qu’il se refuse à interpréter »), ces tropes qui rapprochent deux réalités parfois très éloignées : la parabole, la figure de rhétorique, est aussi la forme géométrique qui relie les points d’impact des fusées et les lieux des exploits sexuels de Tyrone Slothrop.

Si on retrouve la route de l’Ouest, suivie par l’ancêtre William Slothrop (« il partit de Boston, en direction de l’Ouest en 1634 ou 35 »), elle se transforme ici en « une parabole [du] principe de l’action et de la réaction [qui] commençait à se faire sentir6 ».

N’en déplaise à Newton, au demeurant pas encore né, les temps aussi se télescopent… Espace, texte infiniment ouverts que ceux de Gravity’s Rainbow, où les événements prennent toutes les formes, surgissent dans tous les espaces…

Oui, de ce point de vue, Mason & Dixon opère un net retour en arrière, et dans l’écriture, et dans les thèmes. Avec cette ligne à créer, à inventer (entre nord et sud), de l’espace complexe et multidimensionnel de Gravity’s Rainbow, dont la parabole est la figure, décomposée en une infinité de parties, on passe au fil unidimensionnel du récit de Mason & Dixon.

Et pourtant, malgré ces différences, les deux romans ont un point commun, ne cessant de tourner autour de ce qui pour Pynchon reste la question centrale : y a-t-il une clé d’interprétation définitive des événements du monde, de nos vies ? Car Pynchon est persuadé que l’Amérique a trahi son destin. L’ancêtre William Slothrop préconisait dans son épître Du Prétérit une vie terrienne simple et heureuse au milieu des indiens, avec eux « partageant le même don de vie ». Là était sans doute la bonne voie, celle de l’hédonisme et de la soumission enchantée aux promesses du nouvel Éden… Mais elle fut condamnée par les « Élus de Boston », à tel point que « personne ne sait comment William s’y prit pour ne pas être brûlé sur le bûcher des hérétiques ». La secte des puritains a triomphé, et sa lecture des événements : pour eux tout est déjà écrit, et tout arrive selon ce que Le Livre annonce. Leur mission est dès lors évidente, et ils ont apporté dans leurs bagages la confiscation des terres indiennes, leur exploitation effrénée, la course au profit… William « représentait-il un embranchement que l’Amérique n’avait pas suivi ? Et si l’hérésie slothropienne avait eu le temps de prendre corps et de prospérer ? », s’interroge le narrateur de Pynchon[7].

L’Amérique s’est trompée de route, la conquête de l’Ouest aux visées civilisatrices n’a en fait été qu’une vaste entreprise de colonisation meurtrière et cruelle. On peut même soupçonner qu’un mystérieux complot est à l’origine de ce détournement : l’obsessionnelle volonté de comprendre les événements, de les intégrer dans une causalité explicative, peut conduire à croire qu’il y a, en dessous des choses, une volonté mystérieuse, sans doute plus ou moins diabolique — d’où les multiples interprétations du moindre événement qui peut survenir. Dans V., le premier roman de Pynchon, Herbert Stencil part dans une quête infinie de cette mystérieuse V., entrevue au détour d’une phrase du journal intime de son père[8]. Or il semble bien qu’on s’acharne à lui dissimuler la véritable signification de cette lettre. Est-ce le V de la Victoire ? Est- ce une femme, Vierge ou Vénus ? La Ve symphonie ? Le nom d’une rate qui hante les égouts new-yorkais ? D’autres incarnations sont encore envisagées, chaque fois plus incertaines, chaque fois plus désincarnées, comme si V. était le symbole de la déshumanisation du monde, comme si de mystérieux fanatiques détournaient Stencil de l’ultime révélation dès qu’il approche du but… L’événement a-t-il un sens qu’on nous dissimule ? On ?

V. conjugue la quête don quichottesque du sens des événements, qui s’apparente à l’avancée vers la Frontière, et l’acharnement à déchiffrer les signes et symboles dont ne peut manquer d’être constitué le monde de part en part. Toute l’œuvre de Pynchon balance ainsi entre la poursuite d’un sens, malgré tous les obstacles que « les puritains », ainsi qu’il les nomme, dressent sur ce chemin de la vérité, et le sentiment désespéré que l’absence de sens l’a déjà emporté, que les événements du monde surgissent sans cohérence. Et s’il multiplie les péripéties, c’est pour signifier que le monde, dans sa dérive entropique, est gagné par le chaos, et que nous sommes aussi responsables de cet état de fait, car nous avons manqué — manquons encore — les bonnes bifurcations. Mais en même temps, se demande-t-il, l’entropie n’est-elle pas aussi ce qui peut permettre au monde d’échapper à la version biblique des puritains, ouvrant la perspective d’une autre version, d’une autre herméneutique cachée ?

On est toujours à la frontière de la paranoïa chez Pynchon. Sur ce point The Crying of Lot 49 est explicite. Oedipa Maas, l’héroïne, part à la poursuite d’un réseau postal clandestin, le « Trystero », dont elle découvre partout l’emblème (un cor postal). Devant son omniprésence elle en vient à se demander s’il reste des possibilités d’invention et de liberté en Amérique, des moyens d’aller à la rencontre de l’aventure, de s’ouvrir à l’éventualité de l’événement :

Derrière ces rues en forme de hiéroglyphes, il y avait soit un sens transcendantal, soit tout simplement la terre. […] Car, ou il existait un Tristero derrière l’apparence de cet héritage que constituait l’Amérique, ou bien il y avait juste l’Amérique. Et alors, s’il y avait seulement l’Amérique, la seule façon pour Œdipa de continuer à vivre en y ayant sa place, c’était de faire franchement demi-tour et de s’enfoncer, étrangère, au creux de son sillon, dans la paranoïa.[9]

Pourtant cette version du complot est sans cesse, elle aussi, démentie par les faits, les signes d’un tel complot sont si multiformes qu’ils en viennent à se perdre dans l’insignifiance…

C’est là que Pynchon marque ses regrets : l’Amérique était porteuse d’une mission, encore visible et susceptible de réalisation à l’époque pionnière de Mason et Dixon. Eux étaient encore à la croisée des chemins. Certes, ils se sont trompés en s’obstinant, par le rationalisme, à « réduire » à un sens unique les événements qui adviennent, mais ils étaient encore vierges, pouvant encore réagir en suivant leurs passions, leurs affects. « Rêvant d’une Amérique, dont le nom est autre, dont il n’existe aucune carte », il leur arrive fréquemment de prendre le voyage vers l’Ouest comme « un Voyage de retour vers l’Innocence, — approchant, comme d’une limite, l’innocence des animaux », ou comme « un Roman en Musique, dont le héros au lieu d’avancer sur la route, d’une aventure à la suivante, sans nulle fin en vue, subit plutôt quelque Catastrophe avant de retourner à son point de départ[10] ». Oui, la période des pionniers est bien révolue, et avec elle l’ouverture presque infinie des possibles — y compris dans l’interprétation de l’aventure humaine, nostalgique de ces temps anciens où elle avait encore un sens déterminable.


Notes

[1] Mason & Dixon, trad. Claro & Matthieussent, Seuil, 2001, pp. 229 & 11.

[2] Exemple : l’usage immodéré des majuscules, typique de la littérature anglaise de l’époque : « D’une éminence, ils peuvent désormais aviser leur Couloir, qui divise les vertes Vapeurs de la Végétation recouvrant le sol, […] les hautains Nuages Américains voguant dans le ciel… »

[3] Ibid., pp. 48, 180, 49-50.

[4] « …la loi de la narration classique ! De cet ordre simple qui permet de dire : “Quand cela se fut passé, ceci se produisit”. C’est la reproduction de la diversité oppressante de la vie sous une forme unidimensionnelle, comme dirait un mathématicien, qui nous rassure ; l’alignement de tout ce qui s’est passé dans l’espace et le temps le long d’un fil, ce fameux “fil du récit” justement, avec lequel finit par se confondre le fil de la vie » (L’homme sans qualités, trad. P. Jaccottet, Seuil, t. II, 1979, p. 775).

[5] Mason & Dixon, op. cit., p. 353.

[6] L’Arc-en-ciel de la gravité, trad. M. Doury, Seuil, coll. « Fiction & Cie », 1988, p. 301, 302, 297, 567, 562, 549.

[7] Ibid., pp. 549-550.

[8] Tout le livre, et la quête dont il rend compte, sont issus de cette phrase : « Il y a plus derrière V. et dans V. qu’aucun de nous n’a jamais soupçonné. Non pas qui, mais quoi, — qu’est-ce qu’elle est ? Dieu veuille que je ne sois jamais appelé à donner réponse à cette question, que ce soit ici ou dans un rapport officiel ». Stencil est alors mu « par la nécessité de débucher V » (V., trad. M. Danzas, Seuil, coll. « Fiction & Cie », 1985, p. 56-57).

[9] Vente à la criée du lot 49, trad. M. Doury, Points Seuil, 1989, p. 210-211.

[10] Mason & Dixon, pp. 751, 455, 265.


Nota : Ce texte est paru tel quel dans le numéro I de la revue Cyclocosmia en 2008. L’illustration est de Zak Smith, artiste américain qui a notamment publié un livre de dessins pynchoniens : One Picture for Each Page of Thomas Pynchon’s Novel Gravity’s Rainbow (2006). — le FFC, 2015.


par Marc Courtieu

Professeur de mathématiques, ayant poursuivi par ailleurs des études de philosophie et de littérature, il a soutenu une thèse en 2007 sur « l’événement dans le roman occidental du XXe siècle ».


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AuthorMarc Courtieu
Categoriescritiques, V.O.