Le double et son masque


C’était en 1962, en juillet ou en août, l’un de ces mois qui donne aux voyages en bus une certaine idée de ce que pourrait être un parcours sur le Styx — soixante personnes assises dans une boîte en métal roulant vers Mexico City entraînent forcément l’exhalation d’une quantité non négligeable d’odeurs, de colère, de regrets — chacun des passagers se pliant à la nécessité de voyager pour pas grand-chose, la mâchoire serrée et le regard posé sur ce qui sera par-delà cette ligne de fuite que trace le pare-brise — alors partir et s’endormir la tête sur l’épaule de son voisin, entrouvrir les yeux sur l’enseigne d’une station-service au cœur de la nuit — les garder ouverts sur les visages de ces passagers qui montent et descendent, sacs de sport en main et bille en tête, prêts à franchir les déserts, les ghost towns, tout cela jusqu’à la prochaine grande ville où se videra à nouveau la boîte en métal, expurgeant là ces rednecks, ces hommes d’affaires tupperware, ces filles-mères — comme voyager avec mille vies possibles toutes interchangeables et au fur et à mesure des arrêts, confirmer la sienne propre par l’imprudence que l’on a à s’aventurer au-delà de ses limites ; à Dallas, le bus se vida de moitié et se remplit à peine — seulement deux vieilles dames et un homme muni d’une petite valise montèrent ; l’homme vint s’asseoir à côté de ce passager endormi la tête sur la mallette d’une machine à écrire — l’homme joua avec l’interrupteur de la veilleuse puis ferma les yeux comme le bus s’engouffrait sur la quatre voies — et alors plongé dans l’obscurité, l’habitacle trouva le silence puis le sommeil — et au petit matin, l’homme monté à Dallas salua d’un geste de la tête son voisin qui recopiait dans un carnet, d’une fine écriture mi-cursive mi-scripte, une page entière d’un livre ouvert sur ses genoux. Férus tous deux de littérature, les deux hommes entamèrent une discussion qui leur fit oublier l’heure des repas, la nécessité du sommeil ; à la question : tu lis quoi actuellement, Pynchon répondit Le Prince de Machiavel et Oswald Crime & Châtiment (« dans le texte, je précise », fit Oswald – pas vrai, fais voir — et l’homme de montrer la couverture cartonnée de Преступление и наказание — wow, lâcha Pynchon, admiratif). Lorsque le bus passa la frontière mexicaine, les deux nouveaux amis demandèrent à descendre au prochain village – partant de Machiavel et de Dostoïevski, leur discussion avait dérivé vers les écrivains beat, puis vers l’usage des drogues dans la littérature américaine et finalement ils se convainquirent de goûter au peyotl — ils étaient jeunes, leurs histoires étaient similaires : tous deux s’étaient engagés dans les marines et en étaient ressortis dépités, détruits par le système contre lequel ils voulaient s’opposer maintenant, et cela suffisait pour leur donner une confiance ultime l’un en l’autre. Dans un village, ils trouvèrent de quoi faire un trip qui dura une semaine : ils virent tout, entendirent tout, sentirent tout — le monde et le ciel, l’air et les couleurs qui n’existent pas, les guerres passées et celles à venir — des batailles des dessins rupestres jusqu’à l’effroyable Guernica, les V-2 sur Londres — serrant contre eux le vent à la mollesse de traits de peinture — s’enroulant dans le chant des oiseaux comme un enfant tète un sein — et ils reprirent une dernière fois leur souffle — et dans un violent choc, retombèrent ensemble sur le parquet d’une minable chambre d’hôtel non loin de Mexico. Pynchon — qui n’avait jusqu’alors écrit que de passables nouvelles, sentit se jouer en lui une bataille entre sa volonté de devenir un grand auteur et la réalité de son médiocre talent — sombra dans une soudaine crise existentielle, prenant conscience qu’il n’aurait pas les moyens d’aller au-delà de ses ambitions — je suis donc ça, je me prends pour un autre, je fais semblant, je ne suis qu’un rédacteur technique de chez Boeing (qu’un type qui décortique les moteurs, qui sait des choses (beaucoup) mais pas suffisamment pour écrire des livres — peut-être écrire c’est se souvenir de choses que l’on ne sait pas encore — et moi je ne me souviens que de ce que je sais déjà — non non, rien, rien, j’ai oublié ce que je n’aurais jamais dû savoir) — alors Pynchon sourit et s’en alla jusqu’au désert où il se couvrit le visage de sa merde et dansa durant des heures en cercle, se libérant peu à peu d’un poids — ses muscles aussi durs que de la pierre prête à se rompre le supportaient jusqu’à la perte de l’équilibre, du souffle, de la raison d’être de ce qu’il voulait devenir — se détachant de ça comme si Dieu, hypnotisé par sa chorégraphie, obéissait maintenant à la volonté de l’homme ici couvert de merde — retirant Son fils du chemin qu’Il lui avait tracé — lui dessinant un destin qu’Il ne pouvait deviner — la main de Dieu tenue par celle de Pynchon — et lorsqu’il revint à l’hôtel, Pynchon (qui n’était plus vraiment Pynchon mais un autre homme-en-devenir) trouva Oswald encore endormi, un filet de bave coulant le long du menton, plongé dans une idyllique posture de nouveau-né (tout cela était trop beau, trop parfait pour être vrai) ; il le regarda, arrangea sa couverture et s’en alla en laissant sa machine à écrire et le manuscrit sur lequel il avançait péniblement — « et si on s’amusait encore un peu », écrivit-il dans la marge d’un feuillet, « je deviens Oswald, tu deviens Pynchon, d’ac’ mec ? »

Pynchon reprit le bus, s’arrêta à Dallas où il vécut reclus durant des mois. Le 22 novembre 1963, il tua John Fitzgerald Kennedy — deux jours plus tard, il était à son tour assassiné. Un vif débat précéda l’enterrement, divisant les médecins légistes du FBI et de la CIA quant au corps du meurtrier ; mais au regard de l’Histoire, il s’agissait d’un détail et Oswald fut le nom de l’homme que l’on enterra. Pynchon écrit tous les jours ; sur le mur face à lui, il a punaisé la photographie de ce jeune homme au sourire idiot que des aficionados ont déniché dans les archives de l’armée et dont ils se repaissent sans savoir de qui il s’agit vraiment.

Pynchon est fatigué — il irait bien s’acheter une glace — sortir faire un tour en bagnole en écoutant mes vieilles cassettes —, mais sa femme est partie avec les clefs, et le gosse a perdu les siennes. Il va dans le salon, allume la télévision, s’ouvre une bière — de l’autre main, il appuie par dépit sur la télécommande et finalement éteint l’appareil. La tondeuse du voisin s’arrête un instant — pendant quelques secondes, Pynchon goûte le silence qui s’offre à lui — il ferme les yeux, respire, se surprend à compter ses expirations — et quand l’engin reprendra son ronronnement, il se postera à la fenêtre et saluera d’un geste de la main son voisin — le soir, Pynchon assistera à une conférence sur son dernier livre — il sera au milieu du public, anonyme, écoutant les participants débiter leurs laïus — et puis il rentrera dans la nuit, après avoir fait un tour en ville en écoutant des enregistrements de Charley Patton — avec le temps, il s’est mis à les aimer, ces vieilles musiques ringardes que l’autre semblait écouter avec dévotion — moi mon truc, c’était plutôt la rumba, le chachacha — mais bien obligé de m’y coller, bien obligé d’accepter de ne pas être celui là-bas dans la boîte (et dire que ç’aurait dû être moi — si j’avais de l’humour, je dirais même qu’il s’agit d’un complot — ahah, parano va) — obligé de faire tout ça comme Peter Parker enfile son pyjama et saute de mur en mur, grâce aux litres de foutre qu’il sperme par les poignets, tout ça pour sauver la veuve et l’orphelin, et épater la galerie — porter des masques pour protéger le monde de nos vérités.


Nota : Cette nouvelle est parue telle quelle dans le numéro I de la revue Cyclocosmia en 2008. L’illustration est de Zak Smith, artiste américain qui a notamment publié un livre de dessins pynchoniens : One Picture for Each Page of Thomas Pynchon’s Novel Gravity’s Rainbow (2006). — le FFC, 2015.


par Olivier Roussilhe

Olivier Roussilhe a grandi dans le Lot et vit maintenant par ici.


Posted
AuthorOlivier Roussilhe
Categoriesfictions