L’hystérie interminable


S’il y a bien un jour plus exceptionnel que celui où l’on entame, ému, un nouveau roman de Thomas Pynchon, c’est précisément celui où l’on achève — ému ? — un roman de Thomas Pynchon, qui a cessé d’être nouveau pour devenir autre chose.

Je dis « ému ? » avec un point d’interrogation — il y a en effet beaucoup d’émotion dans le fait d’être arrivé à la dernière page du dernier monstre de Pynchon — car il s’agit d’une sensation bizarre, difficile à définir, pynchonienne. Je dis qu’il « a cessé d’être nouveau pour devenir autre chose » parce que les grands romans en général, et les grands romans de Pynchon en particulier, tendent à muter en autre chose. En une chose qui ressemble un peu à ces objets bizarres dans les musées que personne ne parvient à cataloguer et pour lesquels il est impossible de déterminer absolument l’origine et l’utilité. Cela dit, de tous les romans de Thomas Pynchon, Against the Day (le plus long de tous et, aussi, le plus ambitieux, peut-être le plus amusant, et, en outre, le plus durement critiqué de toute sa carrière) est aussi celui qui assume le plus rapidement et le plus radicalement cette condition d’objet historique et bouleversant hors du temps et de l’espace, bien qu’il s’agisse du plus historique de ses romans. Et c’est un roman historique vraisemblable car ici — à la différence de l’ordre suspect et de l’indispensable clarté des romans historiques — on parie et on gagne au jeu de l’inévitable condition entropique du passage des années, et du désordre des calendriers et des éphémérides. Against the Day est le Grand Roman Hystérico-Historique. Un résumé de la trame, ce n’est pas peu de le dire, est une tâche difficile qui, pour la mener à bien, demanderait au moins la longueur d’une nouvelle [en français dans le texte] qui pourrait tout à fait s’appeler The Crying of Lot 49, et unique exemple de ce que peut être un Pynchon hyper-concentré. Mais essayons de tracer quelques brèves coordonnées : Against the Day couvre les distances allant de l’Exposition Universelle de Chicago en 1893 aux premières années après que les canons de la Première Guerre Mondiale se sont tus, et se déplace — suivant et poursuivant les allers-retours des frères Traverse et de la belle Dally Rideout, comme poussée par le même vent qui entraîne le dirigeable Inconvenience du premier chapitre — via le Colorado, New York, Londres, Göttingen, Venise, Vienne, l’Asie Centrale, les Balkans, la Sibérie, le Mexique révolutionnaire, le Paris éloquent et avant-gardiste d’après-guerre et le Hollywood du cinéma muet, et « un ou deux endroits qui ne sont pas à proprement parler sur la carte du monde ». On ajoute à pareille euphorie géographique une troupe quasi foraine dans sa puissance freak incluant anarchistes, magnats, savants fous, shamans, mathématiciens, apologues des drogues (baptisés pynchonistiquement, pour en citer quelques-uns, de noms tels que Ruperta Chirpingdon-Groin, Ellmore Disco, Stilton Gaspereaux, Yashmeen Halfcourt, Chevrolette McAdoo, Ewball Oust, Lord and Lady Overlunch, Cyprian Latewood) et, bien entendu, le Bodine de rigueur, de même que des sigles du genre L.A.H.D.I.D.A. (Las Animas-Huerfano Delegation of the Individual Defense Alliance) et, tant que nous y sommes, l’archiduc François-Ferdinand, Bela Lugosi, Eusapia Palladino, Nicolas Tesla et Groucho Marx. Et, évidemment, abondent les inespérées mais prévisibles chansonnettes, marque de fabrique de la maison. Enfin, il faut penser à Against the Day comme à une version de l’Encyclopédie Larousse qui serait tombée quand elle était petite non pas dans un chaudron de potion magique mais dans un baril de LSD. Against the Day, c’est aussi le film d’une durée de cinquante heures que tournerait David Lynch s’il disposait d’un producteur délirant et d’un budget de plusieurs millions.

Questions pertinentes et inévitables : c’est amusant ? Oui, beaucoup. Sa lecture est-elle laborieuse ? Oui, beaucoup (mais, attention, pynchoniennement laborieuse ; ce qui veut dire que c’est exigeant mais que l’effort est plus que récompensé). Est-ce la meilleure œuvre de Pynchon jusqu’ici ? Difficile de le dire, et peu importe. Ce qui compte, c’est que ce soit Pynchon. La critique plus ou moins spécialisée n’a pas été de cet avis. Le lecteur de Pynchon, par contre, aura du mal à distinguer entre celle-ci et les autres parce que le charme réside dans le fait que chaque titre de Pynchon semble, d’une certaine façon, se connecter aux précédents et annoncer, secrètement, sous forme codée, ce qui viendra, en prenant bien en compte, comme on l’a justement affirmé, que « les romans de Pynchon diffèrent de la plupart des autres romans de la même façon qu’un roman diffère d’une nouvelle ». Disons-le comme cela : un roman parfait n’intéresse pas Pynchon comme cela n’intéressait pas ses prédécesseurs évidents (Sterne & Melville) ni n’intéresse ses successeurs (le DeLillo de Underworld, le Neal Stephenson de Cryptonomicon, le David Foster Wallace de Infinite Jest ou encore le Bolaño de 2666). Ce qui intéresse Pynchon c’est proposer et prôner une idée du monde et une version conspiratrice de l’Histoire dans laquelle, d’une manière ou d’une autre, tout est connecté. C’est pourquoi Against the Day est une nouvelle et convaincante visite du Monde Pynchon que nous connaissons déjà et dans lequel il faut entrer en inspirant profondément et en retenant sa respiration, en ayant clairement à l’esprit que sa lecture est plus une immersion en grande profondeur qu’autre chose.

Certes, ils ont été nombreux à qualifier Against the Day de « cryptique » (quand ne le fut pas un roman de Pynchon ?) à « seulement pour pynchoniens » (je répète la question précédente). Cela dit, c’est peut-être vrai que l’éblouissement n’est pas le même que celui expérimenté auparavant avec V. ou avec Gravity’s Rainbow, parce que Pynchon a élevé à une catégorie artistique le fait de raconter toujours la même blague et que cette blague est infinie et inachevée. Mais — à la différence des précédents — Against the Day n’est pas un roman sur des vies chaotiques ou des moments chaotiques mais sur la naissance du Chaos moderne et ses nombreuses imperfections racontées imparfaitement, souhaitant ainsi expliquer le Grand Fouillis dans lequel nous vivons aujourd’hui et la manière dont la peur mobilise les pouvoirs ou dont le Pouvoir se sert de la Peur pour se mobiliser. Against the Day est l’application des pratiques du zapping et d’Internet (où abondent les théories paranoïaques sur Against the Day) à un passé sur le point de sauter vers un présent futuriste, qui avait besoin de se considérer rigoureusement encyclopédiste et prolixe car en cela se jouait sa vie et sa survie. De là peut-être que dans un des essais les plus lucides sur le roman, quelqu’un ait aventuré que « le Désordre Pynchon n’est plus drôle dans les temps désordonnés dans lesquels nous vivons. » Ce qui, je suppose, revient à affirmer que la réalité, une fois de plus, imite la fiction. Et qu’il est quelque peu préoccupant qu’elle imite les fictions de Pynchon. Dans tous les cas, ce n’est pas sa faute. Pynchon l’a simplement vu, su et mis par écrit avant tout le monde.

Insérons ici une de ces chansonnettes pynchonoïdes dont le refrain pourrait bien être : « Against the Day / He did it his way / He had his days / Again / Hey ! Hey ! Hooray ! » Et ensuite nous entrons en scène, nous, les choristes, des spirales dans nos yeux exorbités, en dansant convulsivement. Et, accros paumés qui venons de nous redécouvrir dans un roman de Pynchon, nous demandons au public présent : combien de temps jusqu’à la prochaine comédie d’idées, de bonnes idées, signée par cet alien qui apparaît de temps en temps dans The Simpsons ?...


Nota : Ce texte est paru tel quel dans le numéro I de la revue Cyclocosmia en 2008. L’illustration est de Zak Smith, artiste américain qui a notamment publié un livre de dessins pynchoniens : One Picture for Each Page of Thomas Pynchon’s Novel Gravity’s Rainbow (2006). — le FFC, 2015.


Thomas Pynchon | Against the Day

The Penguin Press/Jonathan Cape | 2006 | 1085 p.


par Rodrigo Fresán

Né en 1963 à Buenos Aires, il est écrivain et journaliste. Nous lui devons, entre autres romans, les géniaux Mantra (2006) et La Vitesse des Choses (2008), aux éditions Passage du Nord-Ouest.


traduit par Antonio Werli

Co-fondateur du Fric Frac Club et ancien libraire, Antonio Werli a dirigé la revue Cyclocosmia dont les dossiers thématiques portent sur les œuvres de Thomas Pynchon, José Lezama Lima et Roberto Bolaño. Cabriolant entre espagnol et italien, il a fait le serment, le malheureux, de gagner sa vie en ne traduisant que des micro-fictions échevelées ou des terrorisants romans-monstres.


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AuthorRodrigo Fresán
Categoriescritiques, V.O.