Là où nous allons


Il était peut-être naturel que Thomas Pynchon entamât son parcours littéraire par un V. À la fois complètement ouverte et totalement fermée, cette lettre symbolise mieux que toute autre les problèmes et les joies rencontrés à la lecture d’une œuvre protéiforme, instantanément reconnaissable mais toujours insaisissable. Le paradoxe est pourtant que V. soit sans doute le plus direct des romans de Pynchon et le plus terrifiant de par son diagnostic très précis d’une humanité à la dérive.

En tant que premier roman d’un des plus grands auteurs vivants, les angles pour s’intéresser à V. sont multiples. On pourrait bien sûr juste évoquer l’histoire, donner quelques pistes, en resituer l’importance. C’est l’approche classique, celle que je ne souhaite pas suivre — et je m’excuse par avance de ne pas parler avec plus de précisions des éléments narratifs, des personnages et des multiples rebondissements. On peut aussi se consacrer à l’un ou l’autre aspect particulier, comme le style, la relation à l’histoire, la structure, la caractérisation des personnages, en soulignant ce qui deviendra typique de l’auteur, ce qui diffère, ce qui fait écho aux autres livres ou à d’autres auteurs. On pourrait, pourquoi pas, essayer de souligner à quel point, finalement, l’auteur ne veut rien nous dire. D’ailleurs, depuis sa publication en 1963 — la même année que le Marelle de Cortázar —, combien de lecteurs n’ont-ils pas abandonné le roman en cours de route ? Trop de personnages, trop de récits, trop de hiatus, trop de confusion. D’une certaine façon, toute une série de spécialistes de Pynchon ont donné du grain à moudre à ceux qui prétendent que les fictions de leur auteur fétiche n’ont aucun sens en soutenant, dans le cas de ce roman-ci, que la solution au mystère V., c’est qu’il n’y en a pas ou plutôt que comme le personnage de V. semble prendre des formes nombreuses et contradictoires, il veut tout dire, ce qui revient en fait à ne rien signifier. C’est mettre une logique purement relativiste sur un roman qui ne s’y résume absolument pas.

Bien sûr, Pynchon est un postmoderne qui insiste sur le multiple et sur l’absence d’une certaine Vérité et le lecteur sent bien, dès les débuts de l’enquête sur la mystérieuse V. qu’il n’y aura sans doute pas de conclusion nette à la fin. Bien sûr, Pynchon nous fait douter en permanence de la véracité de son récit, insistant parfois lourde- ment sur le peu de confiance à accorder au « détective » Stencil, en proie à bien trop de fantasmes. Bien sûr Pynchon joue avec la création de mythes et écrit des espèces de boucles infinies de sens. Ce qu’on oublie constamment, c’est que si Pynchon est en effet le plus grand des postmodernistes, il y a une différence entre ce qui n’est qu’un mouvement littéraire et ce qu’on a appelé le moment postmoderne au niveau de la société. Il y a évidemment des points communs et des influences réciproques, mais il serait faux de croire que tous les auteurs ainsi qualifiés sont béatement plongés dans la même expérience que l’ensemble des individus. Il me semble au contraire que Pynchon se retrouve par rapport à la postmodernité dans la position d’Orwell par rapport au socialisme : il voit ce que les autres ne voient pas et identifie les dangers impliqués par la façon de vivre de cette période. Dans ce contexte, j’ai envie de dire que V. présente le travail de fondation théorique de l’œuvre de Pynchon. Cette théorie, cette vision du monde, sera amendée et affinée de livre en livre, mais jamais explicitée de manière aussi complète et claire que dans ce récit où rien n’est en trop et oùchaque élément contribue à avancer la thèse de l’auteur. Il y a un dialogue capital dans les premiers chapitres entre Pig Bodine et Benny Profane :

« Where we going, » Profane said. « The way we’re heading, » said Pig.

Comme leurs contemporains qui subissent passivement et suivent le cours des choses, ils ne savent pas où ils vont : c’est la façon la plus évidente de comprendre cette phrase. Mais il y a une interprétation plus riche : V. décrit très précisément le chemin sur lequel nous sommes engagés, à un point tel que le roman aurait tout aussi bien pu s’appeler « The way we’re heading ».

V. est a priori deux histoires qui ne se croisent que par la grâce des coïncidences : celle de Benny Profane, ancien marin malchanceux sur lequel le sort semble s’acharner, et celle de Herbert Stencil, obsédé par une mystérieuse V., mentionnée dans le journal de son père, espion de sa majesté mort en service trente-six ans plus tôt. Mais tous ceux qui ont lu les livres de Pynchon savent que, dans notre monde, tout comporte un sens : chaque événement, aussi insignifiant soit-il, fait partie d’un récit, d’un complot, d’un mouvement plus grand. Il en va de même ici : alors que Stencil tente de démêler l’écheveau V., Profane nous montre la condition de l’homme dans le monde créé par V. À l’un la formulation théorique, à l’autre la pratique. Ainsi avancent-ils main dans la main, dressant le constat d’un monde ayant basculé dans l’inhumain. Car, oui, la quête de Stencil nous met en effet sur la piste de la disparition de l’humanité. Il se définit lui-même à plusieurs reprises comme l’enfant ou l’homme du siècle, fonction métaphorique répondant strictement à la métaphore V. : si Stencil est l’homme du siècle, alors son parcours est celui de l’homme cherchant à rendre raison de son époque. Et si, au bout du compte, il ne sera pas tellement plus avancé qu’au départ, le lecteur, lui, aura reçu assez d’indices pour entrevoir de quoi Pynchon parle — déjà ! — en 1963 : le luddisme. Bien plus que l’entropie — qui n’est jamais que le résultat du technologisme — voilà le grand sujet pynchonien.

Le luddisme est souvent compris comme la haine de la machine parce qu’elle prend la place, le travail de l’homme et le met sur le carreau. C’est une caricature bien utile, anathème facile à lancer à la figure de qui ne s’esbaudit pas devant le progrès en marche. Il convient donc de rappeler que le luddisme, ce n’est pas uniquement détruire la presse à imprimer parce qu’elle prend le travail des moines-copistes ; c’est surtout le simple fait de considérer que la machine fait de l’homme une machine — ou, à tout le moins, permet de le traiter comme tel. Dans un article publié en… 1984, Pynchon remet les pendules à l’heure : il s’agit de ne pas perdre de vue toutes les conséquences rendues possibles par le développement d’une technique, surtout lorsque ceux qui la maîtrisent perdent les pédales. Il évoque aussi un « front luddite », issu d’un large mouvement de résistance à la Raison triomphante du XVIIIe siècle qui comportait aussi bien les premiers radicaux, la franc-maçonnerie que les romans gothiques, c’est-à-dire une constellation d’individus et de sociétés plus ou moins secrètes refusant d’abandonner complètement la foi et d’autres croyances dites irrationnelles, résistant ainsi contre un nouvel ordre que Pynchon qualifie de technopolitique, et qui ne saurait peut-être pas vraiment ce qu’il fait. Dans la deuxième moitié du XXe siècle, le luddisme réunit aussi bien conservateurs que contestataires anti-capitalistes.

Une fois ceci mis au clair, le thème de V. apparaît d’autant plus évident : c’est le processus progressif/progressiste qui mène, via la technologie, sur la route de la déshumanisation. Plus précisément, une histoire de la décadence comme définie dans le roman par Itague : un éloignement de ce qui est humain, qui nous mène à attribuer cette humanité perdue à des objets inanimés et à des théories abstraites. Il n’est donc pas anodin que l’un des « refrains » du roman soit la relation ambiguë de Profane avec l’inanimé, qu’il considère comme la cause principale de ses problèmes sans pour autant pouvoir s’empêcher d’être attiré par cet ennemi atavique. Il n’est pas non plus étonnant que les chapitres new-yorkais d’après-guerre se passent dans un cadre de triomphe de la technique, de la relation presque sexuelle de Rachel Owglass avec sa voiture, en passant par la fabrique d’automates ou la maîtrise formidable d’un chirurgien esthétique transformant un nez juif en nez irlandais, avec la volonté de continuer à remodeler le corps de sa patiente. Dans V., l’animé, le vivant, devient inanimé, mort, incapable de vivre autrement que par le matériel et la machine. L’inanimé, à son tour, s’anthropomorphise et devient animé, donnant une illusion de vie. Comment vivre libre dans un monde indifférencié, où mort et vie sont des concepts identiques ? Là est la grande conspiration déshumanisante. On nous persuade que c’est possible, mais on se cache le prix de l’idéologie du progrès : guerre nucléaire, holocauste, surveillance généralisée. On peut sans aucun doute dire que cette fulgurance traverse tous les romans de Pynchon, avec, par exemple, la chaîne inhumaine qui mène du camp de Dora à la fusée V-2, objet de mort téléguidé, machine-outil de la volonté humaine parfaite, dans Gravity’s Rainbow, ou les proto-robots de Mason & Dixon. On peut également voir dans The Crying of Lot 49 et Vineland le récit du développement — et de l’échec — d’une histoire alternative, insurgée contre cette marche en avant de la machine. Il serait aussi intéressant de comparer V. et Against the Day, puisque, chronologiquement au moins, de larges pans des romans se croisent et, encore et toujours, la question du luddisme se pose. La différence, sur ce point, entre les deux livres, c’est que le dernier roman en développe surtout la vision gauchiste — la machine créatrice de misère et instrument de contrôle social aux mains du capital et du gouvernement —, alors que le premier a une vision bien plus large, presque « œcuménique » : il est possible pour tous les éléments du front luddite de s’y retrouver, sur l’ensemble du spectre.

C’est, en fait, un parfait traité romanesque d’introduction à l’esprit du Pynch’ et au Zeitgeist contemporain. Pour ce faire, l’auteur envoie Stencil sur la piste mystérieuse de V., passant ainsi au cœur d’une série d’événements qui mettent en évidence les éléments fondamentaux de notre malheur. Ainsi, V. mêlée à des histoires de services secrets en Égypte ou en Italie, au premier génocide allemand, celui des Herreros du sud-ouest africain, présente sur une île de Malte menacée par les bombardiers allemands et italiens ou transformée en hybride femme-machine. Entre impérialisme, industrialisation des mécanismes de mise à mort et robotisation du vivant, le parcours de V. est l’élaboration du monstrueux dont la guerre et la Russie soviétique, dira-t-on au cours du roman, ne sont que les symptômes : le pire est à venir — les protagonistes de cette scène ne connaissent pas Auschwitz, quant à nous, lecteurs, qui sait ce qui nous attend ?

Le lecteur découvrira aussi une définition éloquente du progrès par le docteur Bergomask : le passage de la vision dix-huitième de l’homme comme automate au mécanisme d’horlogerie à la vision dix-neuvième de l’homme comme machine thermique au rendement de 40% pour arriver à l’homme contemporain, celui qui absorbe les rayons X, les rayons gamma et les neutrons. Ce serait donc la réduction de l’homme à des propriétés physiques, son enchaînement à des questions techniques auxquelles il doit se soumettre. Lorsque la valeur suprême est le progrès, celui qui n’avance pas dans le sens de la marche est souvent transformé en un nuage de poussière. Mais une fois qu’on a dégagé l’explication des phénomènes qui ont permis le déroulement du siècle le plus meurtrier de l’histoire de l’humanité, on n’a encore rien dit sur les causes ayant permis le triomphe de la machine. C’est ici que conservateurs et radicaux de gauche se sépareront. Pour l’esprit conservateur, la mise au rancart progressive de Dieu a créé les conditions permettant l’expression d’un dévastateur tropisme technologique. À gauche, on aura plutôt tendance à considérer que le mal vient de l’utilisation, c’est-à-dire qu’il est lié aux politiques et aux stratégies économiques en place, et que la révolution permettra d’utiliser ses avancées à bon escient. Il apparaît, à la lecture de V., que Pynchon propose une vision peut-être plus équilibrée, qui n’oublie pas l’impact de la mort de Dieu sans pour autant ignorer les enjeux financiers. Si la technologie n’est pas fondamentalement mauvaise, elle aura tendance à favoriser l’émergence, chez ceux qui s’en servent, d’une logique propre, mise en place contre des humains mais qui est, essentiellement, anti-humaine. Et cette logique se transforme bien vite en explication globale, totalitaire du monde qui ne laisse la place à rien d’autre. C’est pour cela qu’elle remplace, en quelque sorte, le christianisme comme système dominant d’explication du monde — impossible d’avoir autre chose qu’un monopole dans ce domaine. Ce système est par essence total, il explique tout, n’accepte pas la contradiction, ne laisse aucun espace à d’autres théories et se prête donc particulièrement bien aux interprétations paranoïaques et conspirationnistes.

La paranoïa des personnages et du monde pynchonien installe une vision paradoxale. Tout d’abord, c’est la seule arme de résistance. Puisqu’il est difficile de résister ou même de circonscrire l’ennemi, il faut se méfier de tout et interpréter tous les événements auxquels nous sommes confrontés en leur donnant un sens dans le complot global. Toutefois, c’est aussi une prison conceptuelle, une métaphore de l’incapacité à penser indépendamment, en dehors de son époque et du savoir ; bref, l’impossibilité de prendre du recul pour essayer de trouver les véritables méthodes nécessaires à l’élaboration d’un autre monde. Le luddisme est une cause perdue, la technique a gagné son combat et on ne peut rien faire contre lui. Malgré une prose délirante et un humour ravageur, Pynchon est un fataliste qui a clairement compris le mouvement du monde et ne se fait aucune illusion sur nos capacités à l’arrêter. Dans une scène-clé du roman, V. sous la figure du bad priest, déjà extrêmement avancée dans son processus d’automatisation, se fait démonter au tout début de la seconde guerre mondiale par des enfants maltais. Le lecteur pourrait en déduire qu’elle a été défaite. Rien n’est plus faux : elle disparaît peu après la conférence de Wansee, alors que le projet Manhattan n’a pas encore porté ses fruits. Tout comme Jésus-Christ, sa mort (apparente) ne signifie pas la fin de son règne mais au contraire le signe annonciateur de l’horreur à venir. Toutes les scènes de V. se déroulant dans les années 50 démontrent d’ailleurs à volonté le tropisme technologiste de l’époque.

De nos jours, tout est orwellien et il semble en effet assez évident que les moyens de contrôle imaginés dans 1984 sont, en large partie, devenus réalité. On ne peut cependant s’empêcher de penser que ça fait un petit temps que la phase orwellienne de nos démocraties est arrivée à son plus haut développement et donc qu’à l’exception de quelques améliorations d’ingénierie, nous sommes déjà passés à une autre époque. Au contact de V., il devient difficile de ne pas se dire que notre monde est, en fait, pynchonien. Le danger est certes issu de l’appareil de Big Brother, mais il vient surtout de notre volonté de contrôler la nature, de nous en éloigner, de nous désanimer, et d’animer l’inanimé, ce qui revient à créer les conditions de notre esclavage en prétendant nous libérer de notre humanité.


Nota : Ce texte est paru tel quel dans le numéro I de la revue Cyclocosmia en 2008. L’illustration est de Zak Smith, artiste américain qui a notamment publié un livre de dessins pynchoniens : One Picture for Each Page of Thomas Pynchon’s Novel Gravity’s Rainbow (2006). — le FFC, 2015.


Thomas Pynchon | V.

Seuil | trad. anglais Minnie Danzas (États-Unis) | 1985 | 560 p.


par François Monti

Co-fondateur du Fric-Frac Club, François Monti traduit parfois et écrit (beaucoup) sur l’alcool et les cocktails. Son premier livre, Prohibtions, est paru aux Belles Lettres en février 2014. En attendant, vous pouvez le retrouver sur Bottoms Up et @frmonti sur Twitter


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AuthorFrançois Monti
Categoriescritiques, V.O.