À travers le Bardo médiatique


La mort cesse d’être absolue, suite : après Gravity’s Rainbow, Pynchon publie Vineland, son premier livre depuis dix-sept ans, si l’on excepte Slow Learner, un recueil de nouvelles de jeunesse sorti — ce n’est certainement pas un hasard — en 1984. Pour beaucoup d’amateurs du Pynch’, la déception est grande, et d’aucuns se prennent à penser que l’âge des chefs-d’œuvre est désormais révolu : s’il a fallu autant de temps à Pynchon pour écrire ça, il ne faut plus attendre grand-chose de lui. Évidemment, les apparences sont aussi trompeuses que le jugement est hâtif : si, comme l’a écrit un critique à l’époque, les nombreuses allusions à des séries télé tout au long du roman présupposent de la part de l’auteur un temps considérable à regarder le petit écran, on sait aujourd’hui que pendant ces dix-sept années, Pynchon a continué à poser des jalons dans d’autres directions. Longtemps avant la publication de Vineland, des rumeurs avaient filtré sur la mise en chantier de Mason & Dixon, et en déployant en amont jusqu’à Webb Traverse la généalogie de Prairie et de Frenesi dans Against the Day, Pynchon nous prouve qu’il sait ce qu’il fait depuis le début.

Son œuvre narrative est d’autant plus riche que la mise en place de chaque élément requiert patience et minutie, et d’un livre à l’autre, l’entrelacement de ses labyrinthes laisse apparaître une cohérence adamantine. Il est temps de se remémorer les conseils de Pascal sur la lecture trop lente ou trop rapide : le slow learner n’était pas celui qu’on croit.

Formellement, Vineland est très loin de Gravity’s Rainbow, certes, et à vrai dire, c’est très bien comme ça. Si l’on accepte d’oublier les préjugés critiques et, au cas où on ne lirait pas l’anglais, de passer outre une traduction française un peu laborieuse, on découvrira un grand petit livre, moins impressionnant, pas aussi génialement fou que son prédécesseur, mais peut-être plus subtil, et assurément plus émouvant.

L’intrigue de Vineland prend place en 1984 — il n’est pas inutile de rappeler que Pynchon s’est fendu d’une préface au roman dystopique de George Orwell — mais comporte de nombreux flash-backs, souvent introduits de manière très fine, comme ce passage digne d’un roman de science-fiction où l’analepse se poursuit imperturbablement dans la mémoire d’un ordinateur éteint, à tel point que la construction narrative, à nouveau d’inspiration cinématographique, fait fréquemment glisser les différents temps de l’action jusqu’à ce qu’ils se chevauchent dans des envolées contrapuntiques guère éloignées du style de Proust. C’est d’ailleurs le thème principal du récit, comme l’a pointé Pierre-Yves Pétillon dans la préface de l’édition française : une recherche du temps perdu « où l’écran cathodique a remplacé le petit pan de mur jaune ». Enfant des années quatre-vingt, la jeune Prairie, élevée par son père Zoyd Wheeler, essaie de retrouver la trace de sa mère Frenesi Gates en repartant des années soixante. Mais la parenthèse enchantée tient plutôt de la boîte de Pandore : alors que son père et sa grand-mère maternelle ont toujours fait croire à Prairie que sa mère avait disparu parce que sa lutte contre le pouvoir l’avait contrainte à « passer dans la clandestinité », l’adolescente découvre qu’en réalité Frenesi était un agent double au service du procureur Brock Vond, gros méchant cartoonesque qui fut également son amant, et désormais aux trousses de la fille pour récupérer la mère.

Vineland n’est pas un roman complaisant. Même si l’on se doute bien à quel camp va la sympathie de Pynchon, le récit qu’il fait des années soixante est avant tout celui d’une trahison. Le constat qu’en tirent aujourd’hui les acteurs est bien résumé par cette phrase de Stephen King : « l’espace d’un moment, nous avions l’opportunité de changer le monde et nous avons tout foutu en l’air. » Dans The Crying of Lot 49, Oedipa Maas était née cinq ans trop tôt pour comprendre l’effervescence hippie des campus américains ; Frenesi, quant à elle, est parfaitement en phase avec son époque, mais n’a pas l’air de s’y retrouver davantage. Sous prétexte qu’elle fait des films « pour tout le monde », elle laisse Brock Vond lui payer du matériel, puis donner son avis, pour finalement lui dicter purement et simplement ce qu’elle doit filmer ou non. Sans même s’en rendre compte, elle a perdu son droit de regard. Et n’est-ce pas une nouvelle manifestation du luddisme de Pynchon que de dénoncer la confiance aveugle de Frenesi en l’objectif de sa caméra ? (« Personne ne vous juge… La caméra n’est qu’une machine... ») Le jeu de mots est trop facile pour être honnête : une image n’est jamais objective, elle est toujours équivoque, et toute la métaphore filée sur le rôle de l’éclairage filmique — comme par hasard, Frenesi est d’avis d’utiliser au maximum les lampes électriques branchées sur les centrales du grand Capital — ne suffira jamais à faire la lumière sur la vérité. Les membres du collectif 24fps ne sont victimes que de leur naïveté, et lorsque Frenesi introduit dans le campus le revolver qui servira à l’exécution de Weed Atman, elle croit sincèrement être au seuil d’un « niveau de vérité plus intense. » Mais ce n’est pas elle qui filme le meurtre, qui de toute manière échappe à la caméra à court de pellicule, elle se contente d’inonder la scène d’une lumière aveuglante. Et le regard qu’elle lance à Weed est celui d’Orphée ; elle comprend trop tard qu’à l’instar du barde Thrace, elle a déjà été retournée depuis longtemps par Brock Vond.

Contrairement à ce qu’on a pu lire ici ou là, il n’est pas nécessaire de faire de Frenesi une allégorie de l’Amérique pour comprendre son geste. Depuis Belle du Seigneur, on connaît la fascination de certaines femmes pour le pouvoir de tuer. Brock Vond est une ordure fasciste, mais il ressemble à Robert Redford, et comme les vampires, il dort les yeux ouverts… Encore une fois, c’est l’éthique du regard qui est en jeu : comme le dit si bien Fabrice Petitjean, « le danger ne vient pas de qui vous regarde, mais de qui vous regardez. » Frenesi Gates, responsable mais pas coupable ? C’est d’une simplicité biblique. D’ailleurs, c’est la teneur du récit que sœur Rochelle fait à Takeshi pour lui parler de Darryl Louise Chastain, l’ancienne amie de Frenesi : au jardin d’Éden, il n’y avait pas d’homme du tout, seulement Ève et sa sœur Lilith. Le premier homme n’était pas Adam, mais le Serpent, qui insuffla aux deux femmes la notion du Bien et du Mal avant de les laisser se débrouiller avec les conséquences de cette épineuse invention. On reconnaît aisément Frenesi, DL et Brock Vond, mais à qui va échoir le rôle du rédempteur ? Probablement à Prairie, cette adolescente trop moralement belle pour être vraie, bien obligée de rester lucide et de garder la tête sur les épaules au milieu des mensonges familiaux et fédéraux. À l’heure où les nymphettes de Nabokov ont envahi pour de bon la réalité, Prairie assume la maturité qui fait défaut à ses parents, comme si elle était à la fois plus et moins innocente qu’eux. Et parfois, il faut bien dire que Pynchon semble en faire trop : après tout, les enfants qui se montrent plus malins que leurs parents, c’est un autre mensonge que la télé ne se lasse pas de dispenser. Alors il faut bien insister sur le caractère exceptionnel de Prairie. Tel est le rôle, peut-être, de l’arrivée tardive dans la narration de Che, une vraie lolita, cette fois, qui nous montre ce que les pièges de l’époque auraient pu faire de la fille de Zoyd. Mais même si Pynchon croit vraiment que les enfants des années quatre-vingt sont plus vifs que ceux des années soixante, comme il le laisse entendre dans la préface de Slow Learner, Prairie apparaît dans Vineland comme ce qui se rapproche le plus de l’incarnation de la Grâce.

Reste un dernier mystère : celui des personnages que le récit désigne sous le nom de thanatoïdes. D’après l’un d’eux, cette appellation signifie : « comme la mort, seulement différent ». Spectres ou fantômes tenaillés par des rancœurs qui les empêchent d’accéder au repos du dernier sommeil, ils passent leur temps à regarder la télévision, rêvant d’une chaîne qui leur serait entièrement consacrée et qui ne montrerait rien d’autre que des thanatoïdes en train de regarder la télévision… Ainsi que le fait remarquer Takeshi, si la télévision médiatise la vie, il n’y a aucune raison pour qu’elle n’en fasse pas autant avec la mort. Et c’est bel et bien ce qui se passe : littéralement, à travers le petit écran, la mort cesse d’être absolue. Au départ, Frenesi ne comprend pas ce que Brock veut dire quand il déclare qu’il veut posséder l’esprit de Weed Atman, mais lorsqu’il est question de le faire passer aux aveux devant la caméra, Howie affirme purement et simplement que « c’est lui voler son âme ». Prisonnier d’un film documentaire transformé en snuff-movie, Weed devient un thanatoïde.

Le fait est que l’attitude de Pynchon vis-à-vis de la télévision est pour le moins ambiguë. À la fin du roman, le petit ami de Prairie explique à Zoyd que c’est à la télé qu’il faut imputer l’échec de leur révolution, mais juste avant les retrouvailles de Frenesi et de sa mère, un affreux doute nous assaille : n’aurait-on pas, depuis le début, été en train de regarder un film « révisionniste » inspiré de la vie de Frenesi, avec happy end hollywoodien à la clé ? (« Dommage qu’on puisse pas s’en servir. Mais les cris, les affrontements, c’est bien mieux, les actrices adorent ces conneries. ») On sait bien que la pseudo-dénonciation du spectacle est l’un des filons les plus lucratifs du spectacle lui-même. Il n’y a aucun mal à s’évader vers les univers de la fiction, c’est même, comme le reconnaît Pynchon dans la préface de Slow Learner, l’un des rares moyens mis à notre disposition pour tromper notre impuissance face aux monstruosités de l’histoire, — à ceci près que les mondes possibles que nous propose la télé ne sont pas ceux de la littérature. La télé est néfaste, non parce qu’elle devient partie prenante de notre réalité et cherche à la remplacer peu à peu — Pynchon n’est pas Debord, il a trop d’humour pour cela — mais parce qu’elle fait de nous des spectateurs passifs, ni morts ni vivants : des thanatoïdes. « Qu’un écrivain passe trop de temps devant son petit écran, et il finira par croire qu’il en est de même pour la fiction en prose. Eh bien, c’est faux », écrit encore Pynchon dans Slow Learner. Contrairement à ce que Brock Vond insinue dans son dualisme un peu lourdaud, il n’y a pas deux mondes séparés, le faux, où il y a une caméra, et le vrai, où il y a un revolver : comme le dit la chanson de Eels, la seule vérité, c’est que tout est mensonge. Mais peut-être que face à la déréalisation du monde, la lettre morte du roman est devenue l’ultime refuge de l’esprit vivant. Une autre façon de dire que « la vie… c’est pas Las Vegas » mais que de temps à autre, on rigole bien tout de même. C’est peut-être cela, au fond, la vraie leçon de Vineland, qui renvoie dos à dos une béate nostalgie hippie et un révisionnisme fascisant aussi faux l’un que l’autre : imaginer ce qui aurait pu se passer (voir la fausse prolepse annonçant une scène de pique-nique idyllique entre Rex et Weed juste avant l’exécution de ce dernier), mettre à jour les chemins de traverse qu’aurait pu emprunter l’histoire pour essayer de ne pas tomber indéfiniment dans les mêmes ornières. Si comme le prétend Hegel, tout ce que l’histoire peut nous apprendre, c’est qu’elle ne nous apprend rien, il nous reste encore malgré tout le meilleur conseil qu’un chanteur des années soixante nous a laissé avant d’être assassiné au début des années quatre-vingt : Imaginez. L’avenir n’est pas écrit mais le passé non plus. Dans Vineland, Pynchon ne dit pas autre chose. Les gosses des années quatre-vingt ont tiré la leçon des erreurs de leurs parents, à eux maintenant de se débrouiller avec les nouveaux mensonges qu’on leur a tendus, de commettre et d’assumer leurs propres erreurs tout en continuant d’écouter du Rock’n’Roll. La rencontre manquée entre la gauche prolétarienne et les étudiants contestataires des sixties finira bien par avoir lieu, même avec un peu de retard, lors du pique-nique des Traverse-Becker. À travers le Bardo médiatique, depuis la nuit américaine de The Crying of Lot 49 et la terrible nuit de l’Europe de Gravity’s Rainbow, Vineland amorce le premier pas du cheminement orphique qui nous ramène vers la lumière, pour déjà apercevoir un peu plus loin aux premières lueurs de l’aube le passage de Vénus, en attendant face au jour naissant le midi éblouissant de la Grâce.


Nota : Ce texte est paru tel quel dans le numéro I de la revue Cyclocosmia en 2008. L’illustration est de Zak Smith, artiste américain qui a notamment publié un livre de dessins pynchoniens : One Picture for Each Page of Thomas Pynchon’s Novel Gravity’s Rainbow (2006). — le FFC, 2015.


Thomas Pynchon | Vineland

Little Brown/Secker and Warburg | 1990 | 385 p.


par Julien Frantz

Julien Frantz est co-fondateur de la revue Cyclocosmia.


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AuthorJulien Frantz
Categoriescritiques, V.O.