Quelques remarques cruciales sur le dernier livre de Tom Robbins qui est en fait son cinquième


Est-ce que quelqu’un pourrait m’expliquer pourquoi la considération oecuménique, l’odeur délicate de contestation bariolée et l’énoOorme aura d’Auteur-Contre-Culte qui suivent Tom Robbins à la trace de par le vaste monde depuis les seventies ont toujours un mal de chien à percer notre bonne vieille citadelle franchouillarde et germanopratine ? Pourquoi est-ce que j’entends toujours des Josyanes chouiner sur les histoires de vieux messieurs impuissants et jeunes étudiantes éperdues d’un Philip Roth à la retraite alors qu’un corpus aussi bigarré et érudit est à portée de main ? En ces temps sombres où le ranafoutre le plus crados prend le pas sur l’éclat de la Raison et des Lettres lire un roman de Tom Robbins pourrait ressembler à une sorte de solution afin d’extraire du gaz de schiste de façon propre. Au moins trois points de « pibe » disponibles, là, juste sous nos pieds. Alors pourquoi, oui, pourquoi être aussi si peu disert à l’encontre de Tom Robbins ?

Franchement, la seule réponse qui me vient à l’esprit est d’une grossièreté assez déplacée, car enfin, c’est à n’y rien comprendre. Robbins, solo de guitare interstellaire à lui tout seul, aurait de quoi rassasier tous les glandus qui battent le pavé sans trop savoir pourquoi. Je veux dire, en plus de lire d’excellents bouquins. Ça fait mais giiiga longtemps qu’aux États-Unis il est considéré comme un auteur incontournable et que des hordes de yuppies en demande d’émotions littéraires font les cent pas devant sa porte, prêts à choper la moindre miette dactylographiée. Robbins est une légende, une vraie. De celles qui font plaisir au comptable de leur maison d’édition sans abandonner la foi qu’ils ont placée en l’Art. Autrement dit : de celles qui écrivent Même les cow-girls ont du vague à l’âme, en vendent deux millions d’exemplaires et le font adapter par Gus Van Sant. Quelqu’un d’aussi indécis que, disons, Frédéric Beigbeder devrait en prendre de la graine plutôt que de perdre son temps à nous jouer la version saucisson-baguette de « Mister Difficult ». Bref. Tom Robbins. La France. Pourquoi ?

Publié à la toute fin des années 80 Jambes fluettes, etc. garde pourtant une actualité étrange et, par certains côtés, un certain sens du timing. Résumé (ATTENTION SPOILER PARTIEL) : Ellen Cherry est une artiste qui fait la serveuse à Seattle jusqu’à ce que Randolph « Boomer » Petway, son petit copain soudeur, terre-à-terre, mais non dénué d’un certain romantisme primitif, ne vienne la chercher dans une camionnette surmontée d’une énorme dinde pour 1) se marier sur un coin de table et 2) aller casser la baraque à New York. Sauf qu’une fois là-bas, par une pirouette de non-sens critique que seul l’art contemporain et Jean-Claude Gaudin sont encore capables de produire, c’est Boomer qui devient la coqueluche des galeries new yorkaises grâce à son gallinacé motorisé. Ballot. Ellen se voit alors contrainte de reprendre du service dans un restaurant tenu par un juif et un arabe dont le nom complet m’échappe, lequel est l’objet de nombreuses tentatives d’attentats dont quelques-unes sont commanditées par son propre oncle, un certain Buddy, révérend à la peau grasse et aux idées sèches. Une bonne partie de tout ce petit monde, plus une bande d’objets « soit-disant » inanimés se retrouvent sur les bords de l’Atlantique afin d’embarquer à destination d’Israël alors en plein crise saisonnière. Je finirai simplement par évoquer cette histoire de danse des sept voiles qui prête au livre toute son architecture et pas mal de ses argumentaires comme quoi la réalité n’est pas toujours ce que l’on croit qu’elle est et qui si nous prenions le temps de regarder derrière ce foutu voile... Je crois que tout le monde ici comprend exactement de quoi il s’agit. Passons.

Indépendamment de ses qualités intrinsèques et pyrotechniques Jambes fluettes, etc. est un livre profondément atypique dans sa transcendentalité historique puisqu’il nous rappelle tristement que le conflit israélo-palestinien ne cesse de rebondir tragiquement pour accompagner chaque génération d’humains et ce depuis que Moïse s’est vu interdire l’entrée en Terre-Sainte. Une sombre histoire de bâton et de rocher selon moi parfaitement injuste et que nous continuons de payer... Les deux pieds englués dans un tel limon le livre est alors parcouru de grandes théories sur l’homme, la perception, le monde comme il va et tutti quanti et qui font (parfois oui) passer Robbins pour un cavalier moraliste un peu ronflant. Mais sincèrement, rien de grave.

Théorie n°1 : le meilleur moyen de se faire un nom est d’imprimer son propre style dans l’inconscient collectif. De la même façon que l’on reconnaît tout de suite les romans de Steve Erickson à l’attroupement généralisé de périphrases ou ceux de Jean d’Ormesson à toutes ses mains qui ne cessent de voler dans tous les coins, les textes de Robbins sont empreints de caractéristiques assez bien connue et, notamment, ces fameuses métaphores qui feraient pâlir une armée entière de percussions antillaises : « Ellen Cherry était aussi décontenancée que la mouche qui a perdu une journée à suivre un cheval en plastique. » ou plus loin, une femme dont la voix est « aiguë, nasillarde, pincée comme si elle avait été passée de force par les œillets du corset de Jane Austen. »

Théorie n°2 : une bonne partie des activités de l’univers se produit en dehors de notre champs de compréhension. Cependant, les voiles qui nous séparent de cette dimension cachée de l’univers se lèvent parfois l’un après l’autre et, tout à coup, la vie ressemblerait presque à American Gods de Neil Gaiman auquel on aurait ajouté des passages de Zeitgast :

Pourquoi Ellen Cherry n’était-elle pas au courant de tout cela ? Pourquoi la masse de l’humanité n’était-elle pas au courant non plus ? Parce que les voiles de l’ignorance, de la désinformation et de l’illusion nous sépare de ce qui est indispensable à la compréhension du voyage que constitue notre évolution et nous sépare du Mystère qui est essentiel à l’existence. Le premier de ces voiles dissimule la répression à l’encontre de la Déesse, masque la face sexuelle de la planète et couvre les antiques fondations sur lesquelles s’appuie la religion de l’homme moderne, des fondations qui n’étaient autres que les terreurs inspirées par l’érotisme.

Addendum à la Théorie n°2 : il y a dans le roman de Robbins une vie discrète de l’inanimé qui ravirait Benny Profane et sa blonde. Si les personnages de Fringe parviennent à ouvrir les portes d’un monde parallèle où tout est pareil au nôtre, mais en un peu différent quand même, dans Jambes fluettes, etc. l’altérité dimensionnelle et notre quotidien le plus littéral vivent pour ainsi dire côte-à-côte. Pas de portail spatio-temporel, ni de tube lumineux. Pour celui qui veut voir l’entièreté de la scène il suffit d’ouvrir les yeux un poil plus grands. Il pourra alors voir monsieur Chaussette et madame Cuillère se balader dans la nature sans que personne ne remarque quoique ce soit.

Théorie n°3 : la beauté doit (devrait) pouvoir régler le conflit israélo-palestinien et, par une extension quantique quasi inexplicable, tous les autres conflits :

À ce moment instable de l’histoire, la beauté n’était pas un idéal des plus populaires. On avait fait en sorte que les masses n’y fussent plus sensibles, l’intelligentsia la considérait avec défiance. Pour la plupart de ses confrères et consœurs artistes, la “beauté” avait des relents de raffinements, de complaisance, de superflu et de décadence. Comment pouvait-on cultiver le beau en gardant sa bonne conscience, alors qu’il y avait dans le monde tant de souffrance et d’injustice. À cela, Ellen Cherry avait une réponse : si on ne cultivait pas la beauté, on ne serait bientôt plus capable de reconnaître la laideur. La prédominance de la laideur sociale rendait d’autant plus essentiel l’engagement en faveur de la beauté. Et la présence même dans notre vie de camping-car extra-larges, de graffitis au Magic Marker, de moquette orange à poils longs, avait pour effet de donner l’impression que des fléaux tels que la pauvreté, la criminalité, la répression, la pollution et les mauvais traitements infligés aux enfants étaient supportables. Dans un certain sens, la beauté c’était la protestation ultime et, dans la mesure où elle durait plus longtemps qu’un orgasme, elle était aussi l’ultime refuge. La Venus de Milo hurlait “Non !” À tout ce qui était mal ; le porte-plante en macramé et le pantalon extensible en spandex, eux, s’en accommodaient.

Sur le papier c’est du tout cuit, mais vu comment les choses se passent depuis un moment, faudra sans doute procéder à quelques ajustements.

Théorie n°4 : le romancier déglingo est un nouveau-nouveau prophète. Roman messianique, apocalyptique, Jambes fluettes etc... se lirait presque comme un évangile apocryphe des années Reagan. Nabuchodonosor, l’an prochain à Jérusalem, l’Amérique, le Mal, les points d’exclamations, les conservateurs... Robbins, barbe longue, bâton de berger, vient bien d’enfiler une paire de sandales tannés de 537 pages en vue d’une longue liste de jérémiades. Des vraies. « Prêcher dans le désert », « Nul n’est prophète en son pays », #NotInMyName, le reggae blanc... l’Histoire, dans son implacable manque de souplesse, nous a montré combien les gens n’aimaient pas les donneurs de leçons. Même quand ces derniers ont pris des drogues récréatives dans leur jeunesse. On l’a dit, Jambes fluettes etc... est parfois parcouru de chevauchées moralistes un peu veines. L’époque s’y prêtait. Mais la chance de Robbins c’est qu’en plus d’avoir du talent et de taper juste, c’est un des types les plus marrants que vous lirez dans votre vie. Et puis, dans le cas qui nous intéresse, on parle pratiquement d’une œuvre de jeunesse.

Théorie n°5 (sans doute la plus concrète de toutes) : tant que la gent féminine se fera avoir par des beaux-parleurs qui croient savoir que construire une dinde géante en latex pour la foutre sur une camionnette incarne le meilleur plan drague qui soit nous vivrons un malentendu sans fin qui fera de ce monde un quiproquo infini. Le genre de monde profondément injuste où des types comme John Gray sont riches et entouré de belles pépées.

Inutile de vous le cacher plus longtemps, à un moment donné monsieur Chaussette disparaît, mais cela ne doit pas vous détourner du droit chemin : lisez Tom Robbins et le monde ne s’en portera que mieux. Promis juré.


Tom Robbins | Jambes fluettes, etc.

Gallmeister | 2014 | trad. de l’anglais (États-Unis) par François Happe | 538 p.


par Lazare Bruyant

Co-fondateur du Fric-Frac Club, curateur de la Bibliothèque Sauvage du Vallon des Auffes, Lazare Bruyant construit une maison en papier crépon sur les bords de la Méditerranée. Parfois, il blogue aussi sur le Huffington Post. Vous pouvez le retrouver sur Tumblr et @LazareBruyant sur Twitter.


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