Du salon de monsieur Moix


Désormais, chaque samedi, dans une lucarne qui n’a depuis longtemps plus rien de magique, Yann Moix tient salon. Peu importent le majordome normand qui passe les plats de la rigolade poujadiste, ou la dame libanaise qui à ses côtés tente maladroitement d’ajouter quelques arguments – dès la première, c’est lui qui occupe tout l’espace de la discussion, oriente les débats, ponctue n’importe quel objet d’une citation bien amenée, dose la bassesse et l’éloge, la vulgarité et la pyrotechnie factice, en artiste consommé de sa propre image. Rien de ce que ses adversaires ne connaissent déjà du personnage, donc – et à apprendre que Michel Houellebecq et Christine Angot étaient ses premiers invités littéraires, il y avait de quoi faire frémir les plus réfractaires comme devant une impiété manifeste. Ce premier soir fut le spectacle accompli de la grande complicité des écrivains funestes entre eux – comme si le pays attendait encore que la fameuse confédération des intérêts germanopratins dispose en direct de sa transfiguration. Beaucoup y ont vu une raison supplémentaire de fuir cette ordalie. Ils auront eu tort – car cette complicité était justement la condition nécessaire à ce que, dans la molle incandescence de la discussion et les médiocres éloges de promotion, puisse brutalement émerger une vérité inattendue. Les deux écrivains invités, mis en confiance par l’usage de leur prénom, par le tutoiement, leur disposition face à un critique plus qu’amical, se détendaient, relâchaient leurs défenses, laissaient échapper des mots naturels et donc suspects. Mais encore fallait-il que le spectateur dispose d’une antenne mentale bien spécifique – de celle qui est capable de faire abstraction de tout le fatras inutile des propos, mais qui, soudain, parvient à capter les quelques mots qui peuvent illuminer toute la vérité occultée de ces écritures envahissantes et consternantes.

On a longtemps cru que la prose de Michel Houellebecq, asséchée, morose, au perpétuel goût de carton-pâte, et experte en camaïeux de grisaille glauque, était une simple méthode stylistique permettant à l’écrivain de se rapprocher des objets d’époque qu’il souhaitait capturer et ajouter au tableau un rien décati de la littérature française. La critique, ravie, y retrouvait ce qu’elle connaissait déjà et qu’elle souhaitait retrouver comme enfin justifiée à ses yeux – une couleur de Zeitgeist nécrosée et stérile, exhalant une odeur doucereuse de complaisance faisandée. Le présupposé postromantique d’un tel point de vue, était que l’écrivain avait, par ce style, barre sur ce qu’il retransvasait dans le monde par l’intermédiaire des livres : la littérature n’était qu’un moyen de maîtrise et de publicité comme un autre. Mais une telle vision ne tenait que parce que cette même littérature était considérée comme une simple province positiviste de la société en ordre de fonctionnement. Et si on injectait une forte dose d’irrationalité dans ce processus ? Et si, au lieu de recourir à la banale image de l’inspiration, on voyait en chaque écrivain un theoleptos en puissance, soit un homme possédé par un dieu quel qu’il soit (car ils sont toujours plus nombreux qu’on ne le croit), que se passerait-il ? Comme dans une théorie récente voyant dans Alfred Tennyson un theoleptos à la merci du Kraken comme image du sublime en voie de reflux, on verrait Houellebecq acquérir une troublante transparence psychologique, qui entrerait dans une tout aussi troublante résonance avec le caractère même de sa prose. Celle-ci ne serait plus alors une méthode, mais une théurgie suicidaire : un amincissement maximal des moyens psychiques permettant à tous les déchets du règne d’Augias de passer au tamis du langage contemporain. Houellebecq se retrouverait alors à la merci d’une divinité informe et vorace, le manipulant sur la scène du monde, et lui niant toute originalité même dans le refus de l’originalité. 

En quelques mots, le plateau télévisé s’est métamorphosé en une psychomachie dont le mortel Houellebecq est le centre, malmené par les forces mêmes qu’il a laissé l’envahir et le soutenir dans sa carrière littéraire.

Une telle thèse aurait de quoi faire rire les critiques littéraires, qui ont besoin de noms, d’œuvres et de thèmes pour se nourrir. Pourtant, en ce samedi inaugural, grâce à Yann Moix, nous avons pu entendre la confirmation de cette thèse par la bouche même de Houellebecq. Alors qu’on lui demande comment il considère le sort de son dernier roman, dont la polémique bien amorcée a été douchée par le massacre de Charlie Hebdo, Houellebecq, au lieu d’invoquer la malchance ou le complot, se met soudain à parler d’ « une divinité qui crée une conjonction d’événements ». Aussitôt, il se reprend et travestit cet aveu en une simple allégorie rouillée : « le destin » (auquel se gardera bien de mettre une majuscule). Mais poussé par son interlocuteur, il revient en arrière et précise alors qu’il se sent « manipulé par une divinité maléfique – très désagréable ». En quelques mots, le plateau télévisé s’est métamorphosé en une psychomachie dont le mortel Houellebecq est le centre, malmené par les forces mêmes qu’il a laissé l’envahir et le soutenir dans sa carrière littéraire. Ce que l’époque donne, l’époque peut le reprendre par les mêmes moyens, avec une cruauté qui n’appartient qu’à elle. Et ces paroles presque mystiques, échappées d’une bouche pâteuse et hésitante, sont la simple révélation que l’ère du rationalisme ne fait que traiter avec nous avec les termes dont elle nous a fait croire qu’elle les avait définitivement expulsés. Moix aura beau tenter de ramener son invité et ami sur un terrain rationnel, en rappelant que Houellebecq est « un positiviste, qui ne s’intéresse pas au ‘pourquoi’ mais au ‘comment’ », la brèche psychique restera ouverte, et l’écrivain même la ponctuera de trois formules d’une sincérité accablante. D’abord, « je décris ce qui advient ». Ensuite, « je dis ce qui fait peur aux gens ». Enfin, « mon sujet, c’est ce que les gens ont dans la tête ». Augias se dévoile, Augias dirige, Augias se nourrit. Houellebecq n’est que le véhicule littéraire presque négligeable de ces trois opérations. Sa maigreur cadavérique, son visage fossilisé, ses balbutiements et marmonnements, et jusqu’à sa manie de se ronger les ongles en passant devant les caméras, ne sont que les signes que quelque chose incube, agit et dévore. Et ce quelque chose ne peut qu’être très éloigné de cette « intelligence organisatrice » derrière laquelle Houellebecq dissimule pauvrement un Dieu monothéiste avec lequel il ne parvient pas à trouver un arrangement – discernant partout un vide atroce de l’Occident que la science, ou un Islam fantasmatique, viendraient combler (sans réaliser que cet Islam, depuis très longtemps, est lui-même en négociations avancées pour rejoindre ce vide). Et lorsque l’époque aura retiré sa main de notre temps, il la retirera également de Michel Houellebecq – pour ne plus laisser derrière elle qu’un misérable nuage de poussière collant à notre visage.

Bien sûr, il était beaucoup plus difficile d’obtenir ensuite de Christine Angot quoi que ce soit de vaguement mystique. Mais celle dont Monsieur Moix a pu affirmer, sans que quiconque en rigole ou en proteste, que son dernier livre est « d’une puissance de feu extrêmement rare dans les quarante dernières années », ou encore d’une « complexité infinie et d’une simplicité de moyens abyssale », tout aussi mise en confiance que l’écrivain qui la précédait et qu’elle avait honoré de son absence, a laissé échapper la phrase anodine qui est la seule clef valable de son œuvre. On sait depuis longtemps que celle-ci se résume à des vignettes autobiographiques, rédigées dans une langue banale et amorphe qui se veut le reflet des soi-disantes psychés appauvries et opprimées de notre temps. Si Michel Houellebecq laisse l’époque le posséder jusque dans ses replis les plus obscènes, Christine Angot est la misérable chambre d’enregistrement du commentaire sociologique, tel qu’il a entouré de ses tentacules gluants toutes les composantes de notre monde, et les formes artistiques peut-être davantage que d’autres. Dans cette étouffante possession du genre romanesque, le moindre rien, la moindre vibration négligente ou sordide d’un être, devient automatiquement un exempla que la littérature se doit de transporter dans l’empyrée des bibliothèques. L’autofiction est le Jugement Dernier de la banalité : tout a justification à s’y retrouver rassemblé, sans hiérarchie, sans intensité, sans poétisation. Le mot et la chose se retrouvent collés l’un à l’autre, créature grisâtre à quatre jambes et sans tête. 

C’est très important.
— Christine Angot

Le système de vases communicants, où toute la vie privée se trouve exhibée dans la sphère publique, mène alors l’écrivain à exercer une stratégie schizophrène, qui consiste à parler de soi à la troisième personne – comme le fit ce soir-là Christine Angot, parlant sans cesse hypocritement d’une « Elle » qui ne serait pas l’auteur mais sa créature, pourtant taillée directement dans sa propre chair et montrée en laisse le temps d’une saison de prix. Le complexe d’infériorité sociale, éloigné de manière si sinistre de cette véritable démocratie encore à construire que serait un aristocratisme purifié, intégral et collectif, obtient le droit infâme de transformer en camelote artistique des concepts aussi filandreux qu’ « être enceinte » ou « être moins bien ». Et le lectorat et la critique, ravis de retrouver dans un livre une banalité qui ne l’humilie pas de son élitisme mais le reconnaît comme son frère, ne peuvent qu’approuver le procédé – qui les justifie eux-mêmes en retour. Mais encore faut-il ne pas trahir l’assimilation définitive de la littérature par cette sociologie – et qui est rien moins que l’exigence d’une scansion originale à reconnaître. A la journaliste hâtant sa lecture d’une phrase indifférente, Christine Angot s’est aussitôt écriée que la musique de sa prose était trahie. Ce qu’il fallait, c’était détacher chaque mot, pour en savourer toute l’ineffable profondeur – même si c’étaient des mots comme « voiture », « enceinte » ou « supermarché » . Et c’est ici que Angot s’est trahie, en martelant trois simples mots comme un mantra, chaque fois qu’elle rappelait l’un de ses thèmes sociologiques : « c’est très important ». Telle une mention « ralentendo » sur une partition musicale, voilà donc ce qui manque sur tous les exemplaires, à toutes les pages, sous toutes les phrases, sous tous les mots zombifiés de Christine Angot : « c’est très important ». A côté de cette simple indication, aucun autre commentaire, depuis les éloges creux des critiques jusqu’aux délires étymologiques de Moix, n’a d’importance. Un rideau a été écarté d’une main imprudente, et nous avons entrevu la déesse avec laquelle traite depuis toujours Christine Angot : la Tautologie.

Illustrations : Les maîtresses de Dracula de Terence Fischer (1960).


par Pierre Pigot

Co-fondateur du Fric-Frac Club Pierre Pigot est historien de l’art, écrivain et critique. Il est l’auteur de L’assassinat de Mickey Mouse et d’Apocalypse Manga parus aux PUF. Son dernier livre, Le chant du Kraken, paraît lors de cette  rentrée 2015, toujours aux PUF.

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