L’histoire est (bel et bien) une autre histoire


Commençons par le commencement : Le dossier Alvin d’Alessandro Mercuri débute par les notes familières d'un complot purement national intégré, jusqu’à l'overdose, par le reste du système solaire. Nous sommes en 1963 lors de la première projection du dernier film de Stanley Kubrick, Dr. Strangelove. Le téléphone sonne. À l’écran, le générique n’est pas tout à fait fini lorsque le projectionniste arrête le film. Un terrible drame vient de se produire : Dallas en novembre, la fenêtre d’un dépôt de livres, un président top canon, une première dame qui tente une échappée par le coffre… Un nouveau chaînon s’ajoute à notre mythologie moderne tandis que l’histoire ouvre grand la voie de son intrication, disons quantique, à la fiction. Pépite !

              Baptême d’Alvin, 1964. Courtesy Woods Hole Oceanographic Institution.

              Baptême d’Alvin, 1964. Courtesy Woods Hole Oceanographic Institution.

Comme dans toutes les meilleures pépites le héros part à l'aventure sous un prétexte trivial qu’il oubliera vite. Mercuri explique, dans un making of du livre, que tout serait parti de la découverte d’un crabe poilu au fond de l’océan et du submersible qui plongea si profondément pour l’y découvrir. Nous avons notre héros et son nom est Alvin (nom complet : Alvin DSV-2). Sur le papier, on reverra le crabe, mais les choses s’organisent différemment. Ça part donc du régicide contemporain ultime, puis il y a cette histoire de bikini et cette bombe larguée par accident au large de l’Espagne. Une bombe qui, histoire hallucinante, vérifiable et vérifiée, n’a miraculeusement pas explosé. Nous sommes alors en pleine Guerre Froide, Alvin doit la retrouver. Le début de l’aventure… Efficace, le parchemin que déroule Mercuri sautille la tête au vent comme la comptine des Trois Petits Chats faisant de la sérendipité un principe heuristique efficace. Le genre de truc qui aurait foutu la rage à Rouletabille :

Dr. Strangelove - l'assassinat de Kennedy - les îles Bikini - Alvin en Espagne - Argus Island - les sirènes - les Village People - la psyché - les hippocampes - les créatures extrêmophiles - les extraterrestres - la Guerre Froide - le Titanic - le Galate Yeti (le fameux crabe poilu) - Ovide - Cervantes (donc) - Galatée - Pygmalion (donc) - un lac sous-marin du golfe du Mexique - Du côté de chez Swann - We all live in a yellow submarine - Assange et Snowden - That’s All Folks.

Ce chapelet d’éléments, a priori disparates, s'enroule dans un Grand Tout cosmique et il vous faudra l’égrener dans son jus pour en saisir la cohérence et apercevoir le dégradé coloré d’une méthode : fiction/récit, érudition dévorante et ramifiée, petites histoires et Grande H, jeux de mots trois cents carats, mise en page héroïque (assez rare par chez nous pour le noter. Ah-non-mais-oui… ce livre vient de Suisse, un pays maquetté), illustration jouissive entre archivisme warburgien et montage hollywoodien… Bref, une Apophénie Royale DeLuxe… Apophénie ? Faites comme moi, cherchez dans le dictionnaire.

Argus Island.

Argus Island.

C'est là d'ailleurs (dans l’apophénie, pas dans le dictionnaire) qu’il faudrait plonger en bombe pour se rendre compte des véritables rivages du livre « Car la mer est ce lieu informe où tous les êtres chimères sur Terre, sous l'eau deviennent réels » et où, pourrait-on ajouter, la possibilité d’un récit initiatique (au sens métaphysique du terme) apparait plus évidente. Et Mercuri, qui est un lecteur intensif et attentif, place à dessein l’une des roues secrètes de son texte au coeur d’une île invisible, Argus Island. Construite dans le plus grand secret en 1961 aux larges des Bermudes par l’U.S. Navy, l’île qui servait de plateaux à des recherches sécrètes fut détruite en 1970. Elle ne fut photographiée qu’à de très rares occasions, notamment par un gars qui, cadeau de l’Histoire ou du Hasard, passait juste par dans le coin. Nous sommes là, au midi d’un potentiel énooorme, au centre de la polarité qui existe entre le Secret et la psyché collective. Entre le non-dit et le fantasme qui en découle. Le lieu où naît la fiction. À l’évocation de tant de mystères annotés deux trois alarmes devraient s’allumer ici et là. Empruntant encore une fois les voies de Warburg (ce n’est sans doute pas une coïncidence entièrement fortuite si Le dossier Alvin est sous-titré Enquête, archives, photographies) Argus Island nous apparaît soudain comme une survivance in real life de l’île de Lost, de la montagne du Simorg, de Vheissu, de la petite ville de Twin Peaks ou du village du Prisonnier - tous ces lieux de la fiction où initiation et contre-initiation font vaciller l’équilibre du monde. Un lieu, précisément, où le récit né et se trouve mis en question simultanément.

Bien entendu, ni les expéditions du petit sous-marin de poche, ni les propres intentions initiales de Mercuri ne pourront fournir de réponses convenables à toutes les questions qu’elles auront fait naître. Bien entendu, un type comme Kinbote aura pu dire : « Pour le meilleur ou pour le pire, c’est le commentateur qui a le dernier mot. » oubliant au passage que John Shade ne le contredirait plus. Qu’importe, dans les meilleures pépites du monde, même les plus petites (Alvin n’est pas l’agent Cooper ou Herbert Stencil), un saut dans la foi sera toujours demandé au lecteur/spectateur. En ce qui nous concerne ça part direct dans la Bibliothèque FFC des meilleurs livres de 2014.


Alessandro Mercuri | Le dossier Alvin

art&fiction | coll. RE : PACIFIC | 2014 | 172 p.


par Lazare Bruyant

Co-fondateur du Fric-Frac Club, curateur de la Bibliothèque Sauvage du Vallon des Auffes, Lazare Bruyant écrit toutes ses chroniques en écoutant "Spiked" de Spike Jones. C'est pour ça. Parfois, il blogue aussi sur le Huffington Post. Sinon, vous pouvez le retrouver sur Tumblr et @LazareBruyant sur Twitter.


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