Découvrir Sorrentino


Obnubilé que je suis par la traduction française du Tunnel de William Gass, je n’avais pas une seule fois mentionné ici l’autre évènement majeur de ce début 2007 en matière de littérature US : la publication aux Editions Cent Pages du Mulligan Stew de Gilbert Sorrentino sous le titre Salmigondis. Ayant contacté il y a peu Bernard Hoepffner, son traducteur, pour une toute autre raison, je me suis dit que je tenais là une bonne occasion de rattraper mon erreur. Vous trouverez donc ci-dessous un entretien « introductif » avec Hoepffner. Un papier sur le livre suivra dans les deux semaines qui viennent. Saluons déjà le remarquable travail de Cent Pages sur cette publication : Salmigondis est un objet superbe, du papier bible à la typographie en passant par les illustrations.

Qui était Sorrentino ? Pourriez-vous brièvement présenter l’écrivain, son importance, ainsi que la rencontre qu’a été pour vous l’homme et ses textes ?

J’ai découvert Gilbert Sorrentino un très beau jour de 1980, en prenant au hasard (?) un livre publié par Picador sur une tour Martello de livres dans un aéroport ; il s’agissait justement de Mulligan Stew ; ce livre m’a introduit à la littérature américaine contemporaine — disons d’une partie de cette littérature, les Gaddis, Gass, Coover, Davenport, Elkin, Goyen, Toby Olson, Coleman Dowell, etc. Sorrentino, décédé l’année dernière, est l’auteur de plus d’une douzaine de romans, d’un recueil d’essais et d’une quinzaine de recueils de poésie. L’homme, je ne l’ai jamais rencontré, nous avons longtemps correspondu mais il s’est toujours débrouillé pour que nous ne rencontrions pas — je ne saurais jamais si c’était volontaire ou pas. Le faire connaître en France a été l’une des raisons pour lesquelles je me suis lancé dans la traduction, cinq livres de lui traduit à ce jour (Red le Démon, Steelwork, Petit Casino, Mulligan Stew/Salmigondis, et son recueil de nouvelles, La Lune dans son envol, qui sortira en septembre, deux autres paraîtront en 2008, Aberration of Starlight et Gold Fools). Peu d’écrivains ont autant mis l’accent sur le refus d’écrire des histoires réalistes, avec une intrigue « minutieusement composée, intéressante, pleine de suspense », des personnages « plausibles, plein de substance et de motivation », un décor « qui vous rappelle quelque chose », au contraire, il insiste sur le fait qu’il n’y a là que de l’encre sur du papier, que sa création est pure imagination ; et pourtant le Brooklyn de ses livres, les personnages qui s’y trouvent sont d’une humanité étincelante — qu’il s’agisse de gens ordinaires, pauvres et sans espoir, ou du monde artificiel des arts (qu’il ne cesse de fustiger). Son oreille exceptionnelle lui permet de jouer de la langue anglaise comme d’un instrument, de la tordre, de la déformer, tout en restant constamment d’une grande lisibilité. Même lorsqu’il caricature un mauvais écrivain, son style est incomparable. Le tout est un mélange de noirceur extrême et d’humour, de dérision et d’humanisme dans lequel le lecteur pénètre pour ne plus en ressortir.

Gilbert Sorrentino est un écrivain dont l’œuvre a une importance considérable. Pourtant, le New York Times par exemple s’est à peine fait écho de son décès l’an passé. En France, pratiquement personne ne le connaît hors des cercles américanistes, alors que l’œuvre de Coover a été presque entièrement traduite par une grosse maison. Comment expliquer ça ?

Il est difficile d’expliquer tout cela sans faire un historique de la situation de la littérature aux États-Unis et en France, ce que je me garderai bien de faire ; il suffit de dire que tous les écrivains mentionnés plus haut, même s’ils sont « connus », sont peu lus et ont souvent du mal à se faire publier, même aux États-Unis, le Seuil ne vend pas beaucoup plus de Coover que Cent Pages et Actes Sud ne vendent de Sorrentino. Toute l’œuvre de Sorrentino est disponible aux US, grâce à Dalkey Archive, à Green Integer et à Coffee House Press. Cette littérature est connotée « difficile » — peu importe que j’aie plus de mal à lire le Dauphiné Libéré qu’un roman de ce type. Mulligan Stew a été refusé par une trentaine d’éditeurs américains avant d’être publié, j’ignore si Actes Sud aurait accepté de le publier en France si Don DeLillo ne leur avait dit qu’il était son maître. Ici, il faut se battre contre une vision de la littérature américaine qui considère l’école du Montana comme représentative. Mais petit à petit, nous parvenons à l’introduire. Sans oublier que Marie-Christine Agosto vient de publier, aux Presses Universitaires de Rennes, le premier livre sur Sorrentino.

Mulligan Stew est peut-être le livre le plus connu de Sorrentino, quelle place occupe-t-il dans son œuvre et dans la littérature américaine ? En quoi peut-il être considéré comme « typiquement » Sorrentino et / ou radicalement autre ?

Il est certainement son livre le plus connu, il a eu droit à sept éditions aux États-Unis. C’est son livre central, comme on pourrait le dire du Tunnel de Gass ou de La Femme de John de Coover. Il en a fait la plus extrême caricature de ce que l’on appelait la littérature « postmoderne » : dans un certain sens, il part du premier livre appartenant à cette « école », At Swim-Two-Birds de Flann O’Brien, et en écrit le point final magistral, car ce roman n’est fait que de ce que l’on considère normalement comme du paratexte.

Comme Markson pour Wittgenstein’s Mistress, Sorrentino a essuyé refus sur refus pour le manuscrit de Mulligan Stew alors que les éditeurs en faisaient toujours des commentaires élogieux. Avez-vous eu des difficultés pour trouver une maison française à Salmigondis ?

Les commentaires étaient élogieux, mais les éditeurs veulent des livres qui se vendent à plus de dix mille exemplaires (en tout cas, qui ont une chance de le faire, et ceci dans les trois mois qui suivent la publication), ils savaient que ce ne serait le cas ni pour Mulligan Stew, ni pour Wittgenstein’s Mistress. En France, on trouve cette même différence entre l’édition qui cherche à gagner de l’argent et celle qui préfère ne pas en perdre ; cette littérature ne rendra jamais quelqu’un millionnaire, mais il n’y a aucune raison qu’elle ne trouve pas ses lecteurs, qui existent, même s’ils ne se comptent pas en dizaines de milliers. Depuis longtemps, Olivier Gadet, des éditions Cent Pages, aime Sorrentino et accepte de le publier en traduction. Avec lui et avec Actes Sud, nous espérons parvenir à le faire connaître en France.

Et en terme de traduction ce livre représentait-il un défi particulier ?

Celle-ci a été à la fois une des plus difficiles et une des plus grisantes — grisante parce que c’est un des plus beaux roman que je connaisse, parce que chaque journée m’apportait ses épiphanies de découvertes, parce qu’il m’obligeait à creuser entre les langues, à déformer la langue française un peu comme l’a fait Sorrentino, difficile parce chaque section est écrite dans un style différent, le plus souvent parodique, depuis le vieux français, jusqu’à la mauvaise poésie érotique et au polar mal écrit, en passant par les listes interminables, une pièce de théâtre ou un western irlandais, le tout toujours au deuxième ou au troisième degré, sans oublier les références constantes et précautionneusement dissimulées à la littérature et à la culture américaine.

Pourquoi, près de 30 ans après sa publication US, faut-il lire Salmigondis aujourd’hui ? En quoi le texte est toujours aussi pertinent au XXIe siècle ?

Comme tous les bons livres, Mulligan Stew/Salmigondis, peut être lu à n’importe quelle époque. Sorrentino aurait répondu que ce qu’il caricature dans le livre était déjà à caricaturer il y a quatre ou vingt siècles, et que malheureusement la caricature restera valable dans quatre ou vingt siècles. S’il « faut » le lire aujourd’hui, c’est parce qu’il existe enfin en français, parce que c’est un très bon livre, parce qu’il est désopilant, parce que, malgré le côté déroutant de ce livre qui semble partir dans tous les sens, le lecteur qui s’y plonge se rend vite compte à quel point tout se tient et à quel point il mérite lecture après lecture. Également parce que cette édition est la plus belle qui ait jamais été faite de ce roman, typographiquement, elle est le reflet parfait de la façon dont il est écrit et, comme me l’a écrit Don DeLillo, « Gil aurait été fier de le tenir dans ses mains ».

Qui sont, selon vous, les héritiers littéraires de Sorrentino aujourd’hui ?

Peu d’écrivains se réclament directement de lui, aux États-Unis, Don DeLillo et Curtis White, en Espagne, Julián Ríos, mais je pense qu’il y en a beaucoup d’autres — je suis heureusement surpris de voir que, en France comme aux US, des lecteurs jeunes s’y intéressent de près et le découvrent avec enthousiasme.


Gilbert Sorrentino | Salmigondis
Cent Pages | trad. anglais Bernard Hoeppfner (États-Unis) | 2007 | 492 p.


par François Monti

Co-fondateur du Fric-Frac Club, François Monti traduit parfois et écrit (beaucoup) sur l’alcool et les cocktails. Son premier livre, Prohibtions, est paru aux Belles Lettres en février 2014. En attendant, vous pouvez le retrouver sur Bottoms Up et @frmonti sur Twitter.


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