Josipovici ou l’auteur des auteurs


« Le Monde aussi, on peut l’appeler un mythe  » : ainsi parlait Saloustios, un proche de l’empereur Julien l’Apostat, dans l’un des plus beaux traités païens, qui fut aussi le dernier, rédigé il y a un millier d’années. Depuis, la littérature a fait un long chemin, et tout comme le monde où elle se déployait, elle est devenue elle-même un mythe : au lieu de traiter avec le divin, elle ne s’occupe désormais que de sa propre puissance, devenue depuis cette vaste superstition artistique et sociale où cohabitent le meilleur comme le pire.

Arrivant en France à contre-courant absolu de toutes les tendances littéraires actuelles de ce pays, les Goldberg : Variations de Gabriel Josipovici transportent en contrebande avec elles l’infatigable survivance de cette puissance, où sous le masque de l’allusion musicale et le clavier des variations, scintille l’irrépressible séduction de ce que l’écrivain peut tramer, ourdir, marteler, machiner, tricoter, pianoter, lorsqu’il s’empare, avec une allégresse à la légèreté feinte, des vastes matériaux de ce monde contemporain qui autrefois était la somme céleste de toutes les histoires. Soit un dispositif narratif de départ : un gentilhomme surgi d’une époque ancienne aux contours flous, souffrant d’une insomnie qui ferait de lui le lecteur idéal du Joyce de Finnegans Wake, et qui fait venir dans sa demeure un écrivain juif, nommé Goldberg (où pour le lecteur apparaît inévitablement une constellation Bach et Gould), écrivain chargé de lui faire la lecture, seul moyen selon le gentilhomme de parvenir à échapper à ses soucis métaphysiques. À partir de là, dans chacun des brefs chapitres, Josipovici multiplie les décentrements, focales, quadrilles, menant moins un bal des variations qu’une opiniâtre bataille contre le statisme narratif. La famille du gentilhomme, ses deux épouses, ses deux fils, la femme de l’écrivain, viennent tour à tour mêler leurs voix en une polyphonie où une mélancolie poignante côtoie une fantaisie douce-amère. Mais il y a aussi un autre écrivain, de notre propre siècle, qui manifeste à intervalles rapprochés sa présence supérieure, tentant de maîtriser l’univers fictionnel qui nous est offert, tout en voyant sa vie privée lui échapper, cherchant à se rassurer par des intermèdes exégétiques jumeaux de celui qu’un Goldberg virtuose sut offrir au roi. Les réalités se superposent, sans pour autant s’annuler l’une l’autre : c’est la magie de cette esthétique de la suspicion enchevêtrée dont Josipovici possède l’art.

Au lieu d’une démonstration, l’auteur nous offre une œuvre fluide et mobile, parfaitement étagée, et dotée de ce qu’il faut bien appeler une beauté tranquille : des paquets de lettres fanées, un brouillard qui s’effile au fond d’un parc derrière une fenêtre, un lit qui renferme un insomniaque, un village préhistorique que le sable couvre et découvre, un commentaire élégiaque d’une œuvre poétique. Et l’amour que se portent l’écrivain Goldberg et sa femme, dans les pensées de l’un, dans les lettres de l’autre, n’en pince pas moins les cordes du clavecin de la réalité, que l’écrivain contemporain qui doit donner forme à l’estrangement familial qui étrangle sa créativité, et qui se rapproche de nous, dans ses doutes face à l’écriture, comme un plan de réalité plus immédiatement palpable.

 

« Nous, aujourd’hui, ne pouvons faire que ce que nous pouvons, pas ce que nous voudrions » : c’est là un de ces secrets ouverts qui sont parfois mis sous les yeux des lecteurs afin d’être sûr que ceux-ci les manqueront. Mais qui parle ainsi ? Goldberg, égaré par la vocation qui s’est enfuie sur la route d’un manoir ? L’auteur largué par sa femme, qui entasse les miscellanées dans l’espoir d’une étincelle ? Ou Josipovici himself, prenant acte après tant d’autres de ce que la littérature a amassé dans son ventre de baleine blanche prête à écraser les impétrants scribouilleurs ? Dans la balance que tient le mythe Littérature, deux plateaux combattent pour l’équilibre : le désespoir de l’accumulation stérile, et la naïveté coupable du barbouillage innocent. Celui qui parvient à en assurer la brève rencontre est justement celui qui peut se proclamer le maître des variations infinies. Mais si la littérature est en mesure de tout absorber, toute son archéologie et tout ses futurs multiples à la fois, comment choisir, ponctuellement, la variation qui convient parmi toutes celles qui s’offrent à l’horizon du work in progress  ? Tel est le problème lapidairement formulé par François Monti en ces termes : « Si tout est variation, qu’est-ce qu’une bonne variation ?  » Celle, très certainement, qui est en mesure de s’affirmer, non pas comme une rencontre gratuite sur la table de dissection, mais bel et bien comme la cristallisation, scintillante et mouvante, d’un instant indispensable, où se joue un tournant métaphysique, et sans doute même pour les personnages quelque chose de sacré. Ainsi le gentilhomme arpentant sa propriété, discerne son existence comme étant un écho dans une gigantesque chambre d’échos, à l’image des divers chapitres ou variations de ce roman qui organisent un savant jeu d’échos entre ses passages et ses motifs ; ainsi la femme de Goldberg, qui se piquant au jeu de l’écriture expérimente elle-même la faille épineuse de ce travail mythographique, soit osciller sans cesse entre la maîtrise et la vulnérabilité.

Apparaissant à travers toutes ces Goldberg : Variations, une peinture de Klee, le Wanderer Artist, modeste et fascinant, incarne pour l’auteur mis en abyme comme pour nous-mêmes, ce lieu intime de l’écriture, avide de talismans personnels, qui est également un seuil où ne cesse de se rejouer la même scène primitive. Cousin de l’Angelus Novus que Walter Benjamin trimballait d’une chambre parisienne à l’autre, le Wanderer Artist, tout aussi errant dans son titre comme dans sa marche infinie, nous salue en un geste qu’il s’agit pour nous de percevoir dans son bref passage messianique, qui dans son cas est plus précisément le passage où dans l’écriture tout s’éveille à la vie, le vrai comme le faux, le tout confondu dans une vérité mythique qui va toujours plus loin que la trop simple vérité du monde, parce qu’elle est la seule incarnation authentiquement perceptible de ce dernier. Que peut donc être la poursuite du modernisme littéraire, sinon une ritournelle prométhéenne ? L’exhibition déroutante, excitante, surprenante, d’un scénario de production qui ne se lasse pas de se métamorphoser en chemin ; le refus obstiné de souscrire à ce statut de « masque mortuaire de sa conception  » qui, selon Benjamin, est le stade final de toute œuvre d’art. Les panneaux du polyptique peuvent s’interchanger, mais dans le seul cadre qu’a fixé l’auteur, celui qu’à propos de ce roman on pourrait qualifier, selon la grammaire hébraïque, comme « auteur des auteurs ». C’est ici que le vertige commence. « Tant de bulles. Tant de mondes. Et le nôtre n’est que l’un d’entre eux  », pense soudain l’un des personnages du livre. La rigueur de Leibniz, l’ivresse de Giordano Bruno, le pessimisme de Blanqui, tournent alors autour d’un système solaire fictif où c’est l’auteur comme dieu qui choisit la bifurcation des chemins. Goldberg, et tous ceux qui gravitent dans la galaxie de son univers de petits riens, d’hésitations et de vocations, ne cessent de buter contre cette perspective déroutante, celle de n’être qu’une option parmi des millions d’autres possibles, univers parmi d’autres univers — et le plus grand vertige vient bien du fait qu’en tant qu’êtres de pensée et de souffrance, ils peuvent eux-mêmes choisir de triompher ou de s’égarer. Mais c’est « l’auteur des auteurs » qui tranche dans la Voie Lactée, et choisit de ne nous en montrer que cette tranche bien précise. Alors, pour le lecteur, il ne reste qu’à profiter de la générosité et de la sûreté du geste, un peu comme celui qui, écoutant la Pulcinella de Stravinsky, choisit d’oublier la science calibrée de l’artiste — et ne plus profiter que de cette beauté tranquille, qui désormais respire par elle-même si près de lui.


Gabriel Josipovici | Goldberg : Variations

Quidam | trad. de l’anglais (Grande-Bretagne) Bernard Hoepffner | 2014 | 296 p.


par Pierre Pigot

Co-fondateur du Fric-Frac Club Pierre Pigot est historien de l’art, écrivain et critique. Il est l’auteur de L’assassinat de Mickey Mouse et d’Apocalypse Manga parus aux PUF.


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