Hundépendant !


Deux Jumeaux. Johan, à la suite d’une lettre envoyée par Timon, part à la rencontre de son frère après un long moment de brouille. Timon est écrivain et a décidé de se retirer dans un étrange bourg, avec sa femme Ilanda qui se trouve être gravement malade, afin de la préserver du bruit de la ville et de se consacrer à son repos. Timon ne peut plus écrire, du moins plus les succès auxquels il était habitué. Écrire des romans est trop laborieux et demande beaucoup de concentration. Mais c’est malgré tout l’écriture qui lui permet de soulager les moments difficiles qu’il traverse aux côtés d’Ilanda.

Il s’engage alors, dans son « bureau » (espèce d’atelier-bibliothèque dans lequel il passe ses journées, séparé de leur maison), à l’écriture de biographies d’écrivains imaginaires. La rédaction de ces notices biographiques va lui amener quelques surprises qui vont troubler son quotidien de plus en plus pesant, et lui faire frôler la folie.

Lorsque Johan arrive dans le village où sont installés Timon et Ilanda, ceux-ci ont disparu. Un commissaire de police d’abord méfiant, puis compréhensif, va l’aider dans ses recherches. Mais c’est surtout dans le bureau de Timon que Johan va pouvoir retrouver la trace de son frère : il lira principalement les biographies que Timon a inventées et le journal qu’il a tenu. S’ensuit donc une investigation plus littéraire que policière qui se révélera aussi être un jeu prenant entre fiction et réalité.

On supposera très vite qu’il sera question de personnages devenus réels et de passages de la réalité vers la fiction. Jérôme Lafargue écrit un roman assez austerien, et réussit à jouer ce jeu avec finesse et invention. Si quelques procédés auraient pu être évités, ils n’alourdissent cependant pas la composition bien rythmée. Les biographies sont reproduites dans le récit principal avec une autre police de caractère (comme le journal, le lecteur les découvre en même temps que Johan les lit) sont vraiment bonnes et très vivantes. Le méta-récit est celui qui paraît le plus faux (l’histoire de la recherche de Timon par Johan) contrairement au journal et surtout aux biographies qui ont le plus de force d'évocation (les fictions produites par le personnage).

L’Ami Butler est un premier roman, et c’est un bon premier roman, le meilleur que j’ai pu lire ou approcher ces dernières semaines. Si le thème du lien et de l’influence entre réalité et fiction est le moteur du récit (traité par la question de l’écriture), il s’agit aussi d’une belle histoire d’amitié (entre les deux frères), et d’accompagnement dans la maladie (d’Ilanda). Sans oublier une passion sans limite que l’auteur partage généreusement avec son lecteur : la littérature.

Et c’est bien écrit.

Et Lafargue invente dans le roman une revue littéraire dont je trouve le titre merveilleux : Hundépendant ! qui n’est certainement pas sans être un clin d’œil au Nouvel Attila...


Jérôme Lafargue | L’Ami Butler

Quidam | 2007 | 192 p.


par Antonio Werli

Co-fondateur du Fric Frac Club et ancien libraire, Antonio Werli a dirigé la revue Cyclocosmia dont les dossiers thématiques portent sur les œuvres de Thomas Pynchon, José Lezama Lima et Roberto Bolaño. Cabriolant entre espagnol et italien, il a fait le serment, le malheureux, de gagner sa vie en ne traduisant que des micro-fictions échevelées ou des terrorisants romans-monstres.


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