Garde contre


Le premier coup de bélier ébranla jusqu’au plus infime des composants de la structure. Un choc sourd, sonore, venu de nulle part autant que de partout, dont la violence propagea une onde d’effroi, amplifiée par la soudaineté de l’attaque. Un assaut d’une force monstre, en une scène figée dans une seconde sans fin, tandis que, lentement, la fissure du doute lézardait le blindage de sa certitude d’être prêt à tout, avec un crissement de tag tracé au cutter, arasant le béton armé de son entraînement en une plaie dont les lèvres ne demandaient qu’à béer en fracture. Réflexe/flash : agis !

Changement de focale : ses doigts tricotant des minutes de survie, touche après touche après touche, en rafale, martyrisant le clavier, injectant à l’ensemble du système de protection un cocktail survitaminé d’impulsions électriques, une overdose de bits. Des lignes de code pour consolider.

Ou réparer — pas le temps de vérifier. Nouvelle secousse. Il écarta les mains en un geste de surprise, non de reddition.

Attente. Silence. Conviction : il ne se trouvait plus en présence d’une tentative mais bel et bien d’une offensive. Massive ou non ? Trop tôt pour se prononcer.Par respect de la procédure il signala les faits à qui de droit, puis inspira profondément et arc-bouta ses phalanges en griffes au- dessus du clavier, se préparant à l’affrontement. Contre quoi, contre qui ? Peu importe… Il était conditionné pour veiller sur le réseau et réagir, le cas échéant. Sans réfléchir.

La vibration, c’est quelque chose dont on ne peut parler. Son feutré. Bourdonnement. Les dents bourdonnent : douleur, un picotement assourdi le long de la mâchoire, commotion étouffée des tympans et cela recommence. Coups de maillet tant que dure le raid, et les raids aussi longs que le jour. Jamais on ne s’y habitue. Au fond, depuis le temps, on devrait tous être fous.

« Alors, Bleu ? On a eu droit à son baptême du feu, à c’qui s’dit ? » Stencil Bodine ne détourna pas les yeux de l’écran dont la lumière bleutée découpait les contours de sa silhouette comme à contre- jour, à grands traits, en une esquisse de modélisation 3D à laquelle ne manquaient que textures et couleurs pour prendre toute sa consistance, ou l’apparence d’une consistance, d’une réalité que chacun ici savait fuyante, affaire de perception — et Bodine percevait nettement ce que dissimulait le sous-entendu à peine voilé de Chiclitz : Stencil Bodine, le Bleu, avait essuyé une attaque ; ce qui, traduction faite, remettait en cause les capacités dudit Bodine et transformerait le rapport qu’il était occupé à rédiger en constat d’échec, à condition d’omettre toutefois que, la remarque émanant de Chiclitz, il fût possible de n’y accorder que peu de crédit — sinon une chance, du moins un embryon de chance pour Stencil Bodine.

La question de Chiclitz ayant été lancée par ce dernier de toute la puissance que lui allouait une cage thoracique aussi massive que bombée, elle ne rencontra que peu de résistance dans l’atmosphère pourtant poisseuse de fumée et de sueur mêlées, au sein de laquelle la dizaine d’hommes tentait de survivre, au moins jusqu’à ce que les comptes rendus de leurs missions, supposément de routine, aient été dûment sauvegardés dans la base de données de leur unité d’élite, comme si chacune des particules d’O2 avait préféré refluer face à la menace larvée lovée dans la tentative d’agression verbale. Les querelles s’avéraient fréquentes, dans cette salle, comme si la tension accumulée tout au long des longues heures passées par chacun à surveiller et attendre en vain trouvait ici le terreau nécessaire à sa floraison. Chiclitz passait pour spécialiste dans l’art de pousser à bout, et si son apparence le faisait ressembler à un lutteur de foire, cependant un peu trop porté sur la bière, ses piques acerbes, placées, on l’admettait quel que soit l’avis que l’on puisse avoir sur le personnage, avec l’adresse d’un banderillero, cherchaient davantage le conflit oral que physique, sans forcément le trouver, ce que quiconque s’en interrogeant n’avait pu expliquer de façon rationnelle.

Bodine continua à taper comme si de rien n’était, offrant un dos indifférent, duquel un œil averti ou imaginatif eut pu discerner une pointe de dédain, à la première offensive en provenance de Chiclitz — la meilleure des réactions face, si l’on peut dire, à celui que l’on disait avoir hérité d’un empire industriel à l’activité tout aussi trouble qu’inquiétante — on évoquait sans l’évoquer réellement le nom de la Yoyodine, un des plus gros fournisseurs de l’armée de la côte Est, avec des filiales sur toute l’étendue du pays. Comment Chiclitz aurait-il en effet pu intégrer le bataillon s’il n’avait bénéficié d’un soutien financier ou relationnel ?

Ne touchez pas les murs. Ils portent les explosions à des lieues de là. La pierre entend tout, et transmet à l’os, en remontant le long des doigts, le long du bras, en redescendant à travers la cage osseuse et la palissade osseuse, pour ressortir par les lacis osseux. Son petit passage à travers toi n’est qu’accident ; c’est le propre de la pierre et de l’os, tout simplement ; mais comme un rappel.

« Ne nous la joue pas sourdingue, Bleu, y’a pas de honte à essuyer une agression, tu sais — pas vrai, les gars ? »

Stencil soupira mais se garda bien, cette fois-ci encore, de s’emporter ; son soupir aurait pu lui attirer les foudres de Clayton Chiclitz s’il n’avait été en partie masqué par le crépitement du clavier sous ses doigts, épinglant encore une ou deux phrases sur le fond blanc du document ouvert à l’écran lui faisant face. Derrière lui, les « gars » ne relevèrent pas davantage — il s’en trouva même un pour décider d’entamer la rituelle partie de tarot de fin de journée, lançant à la cantonade un « Qui en est ? » trouvant aussitôt un écho favorable parmi le bataillon ; on forma des équipes tant l’adhésion se révéla aussi massive qu’enthousiaste — Stencil Bodine en aurait volontiers été si Chiclitz ne l’avait retardé dans la rédaction de son rapport, ce moment privilégié qui lui permettait de réfléchir, enfin de réfléchir, de se laisser aller ; le jeu de cartes entrait dans cette égale volonté de relâchement, de détente, de décompression, bien compréhensible, de même que de réflexion, sauf pour Clayton Chiclitz. Encore que personne, contrairement à un autre rituel en vigueur, n’entreprit d’entonner une des chansonnettes absurdes qui ne manquaient jamais de susciter l’hilarité générale : avec un Chiclitz cherchant querelle, le tarot pouvait, à la rigueur, passer pour autre chose qu’un désintérêt de son autoproclamée éminente personne, ce qu’il ne manqua d’ailleurs pas de faire, bien que cela n’arrangeât pas véritablement le cas personnel de Stencil — ce fut donc en connaissance de cause que ce dernier tourna la tête pour s’adresser à Clayton.

« Je suis loin d’être le premier à avoir contré une attaque, et tu n’ignores pas que si attaque il y a eu, je n’en suis nullement responsable. Le système a des failles, à nous de les détecter, d’y remédier. C’est bien pour effectuer ce boulot que tu t’es engagé, non ? »

« Garde contre ! » s’exclama St. Cosmo depuis le fond de la pièce, déclenchant aussitôt une vague de protestation à sa table ; la chance était sans arrêt du même côté. Si Randolph St. Cosmo n’avait été célibataire, on n’aurait pas omis de lui lancer les sempiternelles vannes quant aux cocus et leur corollaire : « heureux au jeu, malheureux en amour » — ce à quoi le chanceux aurait sans nul doute rétorqué qu’il ne se plaignait « ni de l’un ni de l’autre, merci les gars. »

Chiclitz regarda les joueurs par-dessus son épaule puis revint brusquement se concentrer sur Stencil : l’allusion au piston dont il aurait bénéficié, grâce ou à cause de son héritage, ne lui avait pas échappé ; elle avait le don de le mettre hors de lui.

« Ouais » répliqua-t-il en attrapant Stencil par le col, le soulevant de son fauteuil ergonomique avec une facilité non seulement due à sa force mais aussi décuplée par une rage d’autant plus efficace que contenue — personne n’ignorait que la salle des rapports, classée au rang des endroits stratégiques de la base, faisait l’objet d’une surveillance de tous les instants ; Chiclitz baissa d’un ton et fronça les sourcils tandis que le reste des gars montrait subitement un intérêt accru pour le tarot en cours, dont la garde contre de St. Cosmo, qui présentait des signes évidents de réussite : « Laisse-moi just’t’dire une chose, Bleu : quand t’s’ras aussi gradé qu’moi, tu pig’ras vite que l’tout c’est pas d’contrer une attaque, mais d’l’é-vi-ter ! Compris ? »

Argument ô combien discutable, auquel Stencil Bodine jugea préférable de ne pas s’opposer, se contentant de hocher la tête avant de regarder la pendule murale, puis son écran : il ne disposait plus que de quelques minutes pour mettre la touche finale à son compte rendu. Sans le lâcher, Chiclitz tourna les yeux dans la même direction.

Le tissu de l’histoire contemporaine doit être tout en fronces, si bien que pour les gens qui se trouvent au creux d’une de ces fronces, il est impossible de discerner la chaîne, la trame ou le motif de l’ensemble. Néanmoins, le seul fait d’exister au creux d’une fronce fait supposer d’autres fronces semblables, chacune enfermée dans un cycle sinueux, et l’on en vient à prêter à ces cycles une importance plus grande encore qu’au tissage proprement dit et l’on abolit toute idée d’unité. Si nous avions vécu sur la crête de la vague, il en aurait été autrement. Au moins, nous aurions pu voir.

Il n’y eut pas, à proprement parler, de troisième offensive ou alors de façon bien plus pernicieuse, insidieuse. Moins violente. Une vibration. Alors qu’il aurait misé sur un nouveau coup de boutoir, de front.

Un bourdonnement qui s’amplifia, se propagea le long de chacun des câbles reliant la structure au réseau lui-même connecté à l’ensemble de la base, à la vitesse d’une maladie contagieuse. D’abord surpris — la boîte noire enregistra un temps de latence d’une durée inférieure à la seconde Universal Time — il ne put se retenir de ricaner tandis que ses doigts couraient sur le clavier ; la programmation à laquelle on l’avait soumis pendant ses classes était d’une efficacité sans faille. Il n’en avait jamais douté — l’éprouver s’avérait enivrant.

Contre ça aussi, on l’avait mis en garde. Il cessa de sourire. Ne pas réfléchir. Agir.

Frustré.

Bien sûr, il y avait toujours les indices, mais que, maintenant, il ne recherchait qu’avec une certaine nonchalance et un intérêt mitigé, comme s’il y avait, après tout, des choses plus importantes à faire. La nature de sa mission, néanmoins, ne lui apparaissait pas plus clairement que la forme définitive de son concept. Il sentait simplement (« d’instinct », disait-il) quand un renseignement était utile ou non : quand il fallait négliger un indice, ou le suivre jusqu’à une inévitable et sinueuse piste. Bien entendu, dans un mobile aussi intellectualisé que celui de Stencil, il ne pouvait être question d’instinct : l’obsession s’était imposée, sans conteste, mais à quel point du parcours, par quel moyen ? à moins que Stencil ne fût, ainsi qu’il le proclamait avec insistance, l’homme du siècle, purement et simplement, quelque chose qui, en fait, n’existe pas dans la nature.

« C’est ton rapport, ça ? » Stencil ne répondit pas, misant sur une hypothétique lassitude de Chiclitz ; erreur d’appréciation, ainsi qu’il le comprit aussitôt. « T’sais qu’il est pas aux normes, Bleu ? » Même un haussement d’épaules n’aurait pas découragé Clayton qui, sans lâcher le col de Stencil Bodine, parcourait en ricanant les lignes de caractères affichées à l’écran. Derrière les deux hommes, les parties de cartes, à présent terminées, laissaient place aux raclements des chaises repoussées et des godillots sur le sol pourtant plastifié de la salle, un grondement sourd et lourd de fatigue et de lassitude duquel émergeait la voix claire et rayonnante d’un St. Cosmo victorieux — ça s’était déjà produit, mais là c’était sans comparaison.

Clayton Chiclitz se redressa puis écarta simplement les doigts comme si le Bleu venait de contracter une maladie vénérienne ou virale ou pire, ce que la grimace de dégoût qu’il affichait confirmait de façon particulièrement expressive, sans rien dire du ton de sa voix, subitement altéré.

« ’Tain, Bleu, c’que t’as pondu, là, ça va pas plaire du tout, t’peux m’croire. »
« Parce que c’est trop réfléchi ? » s’étonna à demi Stencil dans un sourire. « Ne te préoccupe pas de ça, Clayton, j’en fais mon affaire. »

« J’crois qu’tu réalises pas bien, toi. C’est pire qu’ça : ton… truc, eh ben… il est… subversif. » Bodine s’attendait à tout ou presque de la part de Chiclitz, mais pas à ce qu’il qualifie son compte rendu de… subversif. Il avait relaté des faits, énoncé ce qui lui apparaissait comme des vérités… Certes, il s’était autorisé quelques fioritures, délaissant le frontal pour le biaisé, allant même jusqu’à créer des structures syntaxiques sinon inédites du moins originales pouvant, il est vrai, prendre à revers la lecture de ses supérieurs… De là à y voir de la subversion, il y avait un monde qu’il ne parvenait pas, malgré ses efforts, à comprendre.

Clayton Chiclitz se pencha vers le PC dont il coupa l’alimentation.« J’peux pas laisser passer ça, Bleu. Mon d’voir est d’prévenir l’état-major… »

Stencil se retourna, la salle désertée par les gars du bataillon lui renvoya l’éclat blanc et tranchant des néons comme un signe de l’inéluctabilité de son sort — un vertige le saisit tandis que Chiclitz énonçait :

« Y’a de la cour martiale dans l’air. » À cet instant précis, l’ensemble du décor commença à se déréaliser, octet après octet.

La frustration céda le pas à une intense jubilation : il venait de repousser l’attaque, était parvenu à faire front. Brillamment. La restauration du système débuta, bien à l’abri du pare-feu parfaitement consolidé grâce à lui — on ne manquerait pas de tirer tous les enseignements nécessaires de sa victoire : si un quelconque agresseur tentait de nouveau d’introduire un « ver » de ce type, ce serait en vain.

Sourire aux lèvres, il se pencha vers l’écran de contrôle, afin d’y lire le nom attribué aléatoirement par le système au virus qu’il venait de combattre… Thomas Pynchon ?

Le langage machine disposait d’un lexique bien étrange…


Nota : Cette nouvelle est parue telle quelle dans le numéro I de la revue Cyclocosmia en 2008. L’illustration est de Zak Smith, artiste américain qui a notamment publié un livre de dessins pynchoniens : One Picture for Each Page of Thomas Pynchon’s Novel Gravity’s Rainbow (2006). — le FFC, 2015.


par Garp

Garp est co-fondateur du Fric Frac Club et auteur de fictions gastéropodes.


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AuthorGarp
Categoriesfictions