Un portrait de l’invisibilité


Thomas Pynchon est un écrivain qui, au moment où il est devenu écrivain, s’est effacé du monde public, refusant entretiens et photographies, éléments biographiques dans ses notices éditoriales, fuyant les écrans du spectacle, préférant à jamais imposer son propre écran d’invisibilité : son œuvre, extrêmement dense et complexe, bien que constituée de peu d’ouvrages.

Né le 8 mai 1937 à Glen Cove, Long Island, il étudie à l’Université de Cornell de 1953 à 1955, s’engage ensuite deux années dans l’US Navy, puis reprend ses études et obtient une licence en littérature en 1959. Il travaille pour Boeing à Seattle entre 1960 et 1962. En 1963, à vingt-six ans à peine, il publie le monstrueux V., primé par la William Faulkner Foundation meilleur premier roman de l’année. Dès lors, c’est son œuvre qui parlera pour lui. On ne saura se rattacher à rien d’autre, car les traces de sa vie disparaissent du temps des hommes pour investir essentiellement le temps de la fiction. Pynchon devient une fable partagée par une communauté de lecteurs, une mystification littéraire colportée par les médias, qui s’anime justement dans l’espace libéré par sa présente absence, au rythme d’approximations et de rumeurs insuffisantes pour dessiner un portrait réaliste du bonhomme, étiqueté auteur culte. C’est plutôt un grossier portrait-robot aux points d’interrogation qui se dévoilera, ou, comme dans un épisode de The Simpsons où apparaît son personnage un sac papier sur la tête, une figure au bouclier d’invisibilité trivial et efficace. Celui qui a disparu dans un rituel eschatologique, l’occulté, se change en personne (masque, étymologiquement), c’est-à-dire n’importe qui, permettant alors l’incursion d’un premier jeu paranoïaque auquel s’adonnera le lecteur.

Slow Learner, recueil de nouvelles paru en 1984, vient cependant rompre l’inexorable marche de la disparition de l’auteur, puisque Pynchon offre à ses lecteurs une riche introduction dans laquelle il revient sur cette époque d’avant V., lorsqu’il était étudiant, « débutant », en apprentissage de l’écriture, et pose un regard critique plein de malice et de maturité, étayé d’anecdotes biographiques, sur ce qu’il n’hésite pas à nommer « des péchés de jeunesse ».

Dans The Small Rain (1959), il considère déjà, bien qu’« obscurément [...] à ce moment-là », la prise de position indispensable à l’écrivain. Il tente de comprendre, rétrospectivement, les dilemmes intrinsèques aux questions de fond et de forme. « Le conflit auquel Lardass Levine se trouve confronté n’en est pas moins de savoir où doit aller sa fidélité. » Son personnage de bidasse intello s’interroge sur la morale, sur la liberté : est-il possible de quitter ou de défier « la présence invisible mais réelle de champs magnétiques qui rend[ent] impossible [ou délicate] la communication » entre les hommes ? Dans son introduction, Pynchon explicite ces dilemmes qui étaient au cœur de la société américaine de la fin des fifties : le langage, un « match entre la tradition et la génération beat » et le social « avec ces clivages souvent inexplorés dans la vie civile ». Transposer son histoire dans l’armée permet de faire « cette stupéfiante découverte » : ce ne sont pas les médailles ou les diplômes qui font la valeur d’un homme, et même le plus simple des hommes peut se révéler vertueux. Mais, plutôt que départager deux propositions duelles, il suivra une troisième voie qui le mènera vers l’excessive liberté de Gravity’s Rainbow, qui ne s’attache plus à aucune catégorie ou tradition, mais raccroche à soi les catégories précédentes dorénavant obsolètes. S’il y a une seule nécessité dans ce monde, c’est de résister à l’ordre établi, et de proposer une alternative aussi attractive que le sont les aimants de la culture, de l’éducation, de la politique, de la technologie… Ajouter du désordre, c’est-à-dire augmenter l’entropie du système.

Low-Lands (1960) a le grand intérêt de faire apparaître le personnage de Pig Bodine, qui sera repris dans V. et dont on retrouvera des rémanences partout ailleurs. D’autres motifs aussi (des moteurs, devrions-nous dire), comme cette décharge « parcourue par tout un réseau de galeries » où se préparait la révolution et qui n’est pas sans annoncer le W.A.S.T.E. (déchet) de The Crying of Lot 49, et toutes les formes de subversions, biaisements, marginalisations qu’il va appliquer à l’Histoire jusque dans Against the Day.

Entropy (1960), qui évoque l’esprit de fête à cette époque, est la nouvelle qui, aux yeux de son auteur, supporte le moins l’épreuve du temps (bien qu’elle eut un certain succès). Nouvelle leçon d’écriture : si l’on part d’« une forme d’abstraction sensée fournir un lien aux éléments du récit, [...] si l’on s’appuie sur une théorie trop subtile, trop raffinée, on voit les personnages mourir au contact du papier. » Après cet échec, Pynchon diffuse, distribue, ajuste cette matière majeure qu’est pour lui l’entropie. Ce ne sera plus un thème ou une théorie, mais un moyen de composer. Il nous apprend à nouveau à échapper à toute étiquette, catégorie, genre.

Après trois nouvelles à teneur plus sociale, Under the Rose (1961) se place dans le creux de l’Histoire avec une intrigue d’espionnage quelque peu caricaturale tout droit inspirée des récits d’aventures lus adolescent. Pynchon pille allègrement le Baedeker pour planter son décor égyptien, « procédé détestable », qui n’est autre que la réitération de l’erreur précédente : « Si la nouvelle ne repose pas solidement dans la réalité humaine, on risque fort de se retrouver avec des gammes. » Mais enfin, laissons les procédés. Le propos essentiel se résume à cette interrogation : « l’histoire est-elle personnelle ou statistique ? » Problématique qui traverse toute l’œuvre, dans le combat constant entre l’humain et la machine, au premier plan de V. (dont Under the Rose revue et corrigée deviendra un des chapitres), mais aussi de Gravity’s Rainbow dans le rapport ambigu entre les V-2 s’écrasant sur Londres et les érections prémonitoires lieutenant Tyrone Slothrop. Ajoutons encore que cette première fiction qui s’attaque à l’Histoire compose les prémisses romanesques de la passion de Pynchon pour celle-ci, inscrite par ailleurs dans son propre fil généalogique (on en sait plus sur ses illustres aïeux que sur lui) et qui est une autre ligne de fuite de son œuvre dont Mason & Dixon puis Against the Day enfoncent le clou.

Enfin, The Secret Integration (1964), nouveau portrait d’une Amérique aux clivages profonds entre blancs et noirs, adultes et jeunesse. À l’instar de la Whole Sick Crew (V.) ou des Chums of Chance (Against the Day), une bande de gamins affronte la bêtise incompréhensible d’adultes racistes, en explorant les marges de l’officiel et construisant leur propre petit monde parallèle et comploteur. Leur action (leur réaction, aussi récréation) passe par la farce, l’humour, autre arme narrative hyper-puissante dont on ne sait jamais si elle ajoute de l’absurde ou ne fait que dévoiler ce qui est en réalité.

Bien qu’il ne soit pas même possible de comparer ces textes au corpus romanesque ahurissant, ces nouvelles contiennent déjà en germe des thèmes et des mécanismes d’écriture (dénoncés par l’auteur dans son introduction, mais affinés et maîtrisés ensuite à la perfection), et surtout une volonté originelle de cohérence. Non que Pynchon cherche à élaborer un système, mais plutôt, comme Frank Zappa (de trois ans son cadet) cité dans son introduction, quelque chose qui répondrait à la « Conceptual Continuity », tissu invisible et omniprésent, brodé des longs fils de l’observation sociale et de la réaction politique, d’une large érudition et d’un humour ravageur, d’une curiosité sans bornes et d’une imagination exceptionnelle.

V. — Éditions originales américaine et anglaise : Philadelphie/Londres, Lippincott/Jonathan Cape (1963) 1ère éd. française : trad. Minnie Danzas, Plon (1967) 2e éd. : idem., Seuil (1985)

The Crying of Lot 49 — Éditions originales américaine et anglaise : Philadelphie/Londres, Lippincott/Jonathan Cape (1966/1967)
1ère éd. française : San Francisco Cry, trad. Michel Doury, Plon (1976)
2e éd. : Vente à la criée du lot 49, idem., Seuil (1987)         

Gravity’s Rainbow — Éditions originales américaine et anglaise : New York/Londres, Viking/Jonathan Cape (1973)
1ère éd. française : Rainbow, trad. Michel Doury, Plon (1975)
2e éd. : L’Arc-en-ciel de la gravité, idem., Seuil (1987)

Slow Learner — Éditions originales américaine et anglaise : Boston/Londres, Little Brown/Jonathan Cape (1984/1985)
1ère éd. française : L’homme qui apprenait lentement, trad. Michel Doury, Seuil (1985)

Vineland — Éditions originales américaine et anglaise : Boston/Londres, Little Brown/Secker and Warburg (1990)
1ère éd. française : trad. Michel Doury, Seuil (1991)

Mason & Dixon — Éditions originales américaine et anglaise : New York/Londres, Henry Holt/Jonathan Cape (1997)
1ère éd. française : trad. Claro & Brice Matthieussent, Seuil (2001)

Against the Day — Éditions originales américaine et anglaise : New York/Londres, The Penguin Press/Jonathan Cape (2006)
1ère éd. française : Contre-Jour, trad. Claro, Seuil (2008)

Thomas Pynchon n’a publié, en quarante-trois ans, aucun autre livre. Il a cependant écrit et publié plusieurs autres textes et articles, des essais, des préfaces, des notices de livres, de disques... Pour une bibliographie complète (ainsi que des éléments biographiques et des approches critiques complémentaires), il est nécessaire de se référer à l’ouvrage collectif Face à Pynchon.

En français, hormis quelques articles en revues ou de rares études dans des volumes d’essais, il n’existe que deux ouvrages critiques : Thomas Pynchon d’Anne Battesti (coll. « voix américaines » dirigée par Marc Chénetier, Belin, 2004, 128 p.) et Face à Pynchon (ouvrage collectif, coll. « Lot49 » co-dirigée par Claro et Hofmarcher, Le Cherche midi/Inculte, 2008, 492 p.). Nous espérons, avec ce dossier consacré à Thomas Pynchon, joindre pour cet exercice critique aventureux notre geste à ceux de nos proches prédécesseurs.


Cet article est paru tel quel dans le numéro I de la revue Cyclocosmia en 2008. Depuis ont paru Vice Caché [Inherent Vice] (Seuil, trad. Nicolas Richard, 2010, 346 p.) & Fonds perdus [Bleeding Edge] (Seuil, trad. Nicolas Richard, 2014, 440 p.). L’illustration est de Zak Smith, artiste américain qui a notamment publié un livre de dessins pynchoniens : One Picture for Each Page of Thomas Pynchon’s Novel Gravity’s Rainbow (2006). — AW, 2015.


Thomas Pynchon | L’homme qui apprenait lentement

Seuil | trad. de l’anglais Michel Doury (États-Unis) | 1985 | 208 p.


par Antonio Werli

Co-fondateur du Fric Frac Club et ancien libraire, Antonio Werli a dirigé la revue Cyclocosmia dont les dossiers thématiques portent sur les œuvres de Thomas Pynchon, José Lezama Lima et Roberto Bolaño. Cabriolant entre espagnol et italien, il a fait le serment, le malheureux, de gagner sa vie en ne traduisant que des micro-fictions échevelées ou des terrorisants romans-monstres.


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AuthorAntonio Werli
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