La magie Bethsabée


Il y a quelques années, étaient réunis au Louvre, dans un local technique souterrain, toute une théorie de conservateurs de musée et d’historiens de l’art français qui faisaient face, hoquetants de gêne et d’horreur, à une radiographie géante de la Bethsabée au bain de Rembrandt, devenue un amas de taches blanches sur fond noir. Entre eux et cette radiographie, se tenait le jovial Ernst van de Wetering, gourou mondial des études rembranesques, qui, frappant de sa main potelée l’image en négatif, venait de leur faire une proposition qu’il était seul à ne pas trouver atroce : certes, disait-il, le Louvre avait beau jeu de proposer ce résultat brouillon des rayons X pour cheminer vers la genèse de cette peinture ; mais pour rencontrer une certitude scientifique, il n’y avait qu’une seule chose à faire — prélever directement la matière picturale en carottage, autrement dit réaliser de minuscules trous, ici, et ici, et là, et aussi là, dans la Bethsabée. Seule une perforation minutieuse et minuscule permettrait à la Science de triompher sur l’énigme. Face à l’homme qui, par sa seule signature en bas d’un article, était capable de transformer un Rembrandt discutable en croûte anonyme, personne n’osa le contredire. Plus tard, le tableau fut simplement restauré a minima. Il l’avait échappé belle.

Rembrandt, Bethsabée au bain tenant la lettre de David (1654)

Rembrandt, Bethsabée au bain tenant la lettre de David (1654)

Qui, aujourd’hui, en dehors de Claude Louis-Combet, est capable de parler un tel langage ?

Cette anecdote illustre l’une des deux plaies auxquelles sont soumis aujourd’hui tout discours, toute parole sur Rembrandt. D’un côté, nous avons l’interminable plaisanterie des attributions, des ventes aux enchères, des analyses scientifiques, qui transforment des images poétiques en énièmes succédanés de l’époque matérialiste, devenues des objets à maîtriser et enfermer de manière définitive, pour que plus rien ne surgisse à l’improviste. De l’autre, nous avons le tout aussi interminable feuilleton biographique, replet en ragots, insinuations, oeilletonnages pornographiques, caractéristiques d’une époque qui ne supporte plus que le génie puisse la surplomber de haut, et qui n’a de cesse de le faire replonger dans sa propre fange où il pourra enfin expérimenter une proximité toute démocratique — et ce sera l’œuvre de Rembrandt vue depuis le fessier charnu de ses femmes et maîtresses. Mais voici que surgit entre nos mains, inattendu, un nouveau livre de Claude Louis-Combet, intitulé Bethsabée, au clair comme à l’obscur. Nous passons sa belle couverture d’un violet vibrant, et soudain nous tombons dans un monde de mots et d’images dont nous avions perdu l’habitude : une conjonction majeure, d’un lyrisme sobre et prudent, et donc d’autant plus efficace et hypnotique, entre la sensualité des corps et des âmes que les mots transcendent, et l’univers spirituel, sacré, avec lequel l’homme et la femme, le peintre et la servante, le Maître et la maîtresse, cohabitent tout en tentant, par le pinceau et par la pose, de lui extorquer, sinon son secret (ce que l’un comme l’autre savent impossible), du moins une forme de la présence, entre ombre et lumière. Telle est la première page, qui donne la tonalité du voyage littéraire à venir : la caresse du corps, par le regard comme par la main, dans l’atelier devenu lieu d’initiation et de dévoilement du mystère ; et tout autour, « les hôtes de la nuit », ces forces sans nom ni visage, et pourtant essentielles, et qui poussent les corps comme les âmes vers leurs actes et leurs destins. Qui, aujourd’hui, en dehors de Claude Louis-Combet, est capable de parler un tel langage ? Et pourtant, ce nouveau livre prouve que la survivance de ce langage est possible ; que parfois, elle n’a besoin que de la vive persistance d’un souvenir d’enfance, d’une vibration majeure de l’âme juvénile, d’une image sur laquelle se fixent autant les sensations que les espoirs. Le profil mélancolique de la Bethsabée du Louvre, qui ne peut que hanter celui qui a pris le temps de l’observer, c’est celui de Hendrickje Stoffels, l’ultime compagne de Rembrandt, qui comme modèle succéda à Saskia, le femme défunte. De ce qui n’est souvent, sur les cartels des musées, qu’un ragot positiviste, Louis-Combet fait un paysage mental et mystique immense, où le passage d’une femme à l’autre devient le maintien à tout prix d’une continuité de la création, qui doit trouver dans la magie invisible du monde visible l’impulsion qui élève cet art de la mimèsis à coups de pinceaux jusqu’à une grâce intime et fulgurante, qui transforme la Hollande calviniste en un lieu virtuel où la chair et l’esprit se confondent enfin. « Ainsi la nudité de la femme aimée, de cette Hendrickje de lumière et de nuit, dont le Maître contemplait l’image au fond de lui-même, ne cessant de la poursuivre et de s’en approcher dans la crue de l’expression, apportant au jour le reflet irréfutable de l’appartenance de l’être au sacré. » Pour Louis-Combet, le sacré est cette réalité qui, au lieu de demeurer cloîtrée dans un lieu officiel où la liturgie se subsitue progressivement à toute pensée, se diffuse en toute chose, en tout lieu, en tout être, qui affleure à la surface de tous, qui irrigue l’âme de ses va-et-vient capricieux ou obstinés, et que l’artiste, avec ses antennes métaphysiques particulières, se doit de pouvoir capter par le biais de ses propres moyens. Derrière Bethsabée, derrière Hendrickje, l’auteur, avec une prose magique qui s’autorise parfois de tournures étranges, fait s’élever tout un paysage fantastique de froid et de lumière, de dénuement et de résignation, de rêverie et de pitié. Et c’est ce paysage mental tout entier que la modeste et patiente Hendrickje transporte jusque dans la maison endeuillée de Rembrandt, permettant aux corps clandestins du paganisme et aux corps glorieux de la Bible, de poursuivre dans la mêlée de terre et d’or de l’artiste, la suite de leurs apparitions miraculeuses.

Louis-Combet nous pousse à considérer le mystère Rembrandt, non comme une énigme appelant un déchiffrement du sage auquel on ne la fait pas, mais bel et bien comme un de ces mythes modernes de l’Occident qui n’est qu’une branche d’un arbre immense, parmi des milliers et des milliers d’autres, et dont le sens ne peut renoncer à sa vélation que si on le considère en relation intime avec tous les autres.

Entre les fiches de catalogue, Claude Louis-Combet fait naviguer sa prose avec une liberté totale. Ce n’est pas le fait qui l’intéresse, mais la sensation ; pas l’explication psychologique, mais le glissement spirituel ; non pas la fatalité biographique, mais l’acharnement à poursuivre la trace dans le monde, la lutte avec l’ombre, qui est celle de Rembrandt vers son ultime crépuscule solitaire. Et l’auteur lui-même n’hésite pas à souligner que le livre ne surgit pas ex nihilo, mais d’une impulsion personnelle, qui ne saurait s’accorder à négocier avec les puissances de la réalité castratrice. L’écrivain se décrit brièvement comme « l’homme du texte, ingénieur trimardeur en mythobiographie ». La suite des tableaux littéraires, son souffle long et circulaire, qui cherche la note juste de l’atmosphère comme le pinceau peut s’y reprendre avant de poser la touche essentielle qui pour l’œil ne sera qu’une tache parmi d’autres, s’effacent derrière le mot le plus juste, celui de mythe. Rêvant de toute sa force, de toute son âme, sur cette Pasiphaé de Rembrandt à jamais perdue, Louis-Combet nous pousse à considérer le mystère Rembrandt, non comme une énigme appelant un déchiffrement du sage auquel on ne la fait pas, mais bel et bien comme un mythe, un de ces mythes modernes de l’Occident qui n’est qu’une branche d’un arbre immense, parmi des milliers et des milliers d’autres, et dont le sens ne peut renoncer à sa vélation que si on le considère en relation intime avec tous les autres. Et pour que ce mythe parvienne accompli jusqu’à nous, il fallait cette jeune servante, venue du nord glacé de la Hollande, dormant nue comme pour offrir à d’autres la grâce de son corps sous le regard de Dieu, en attendant de rencontrer le Maître qui ferait de ce même corps, devenu pigments subtils, une des images de l’éternité et du don de l’art — un don que seule la prose de Louis-Combet, à ce jour, a su pleinement dévoiler dans sa splendeur attristée.


Claude Louis-Combet | Bethsabée, au clair comme à l'obscur

José Corti | 2015 | 181 p.


par Pierre Pigot

Co-fondateur du Fric-Frac Club Pierre Pigot est historien de l’art, écrivain et critique. Il est l’auteur de L’assassinat de Mickey Mouse et d’Apocalypse Manga parus aux PUF.


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AuthorPierre Pigot
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