Deux lectures au miel


Les lectures croisées ont cela d’intriguant qu’elles se répondent certaines fois de manière surprenante. En pleine lecture d’O Révolutions de Danielewski, je ne peux m’empêcher de penser au fraîchement achevé Fourmis d’Orpaz.

Un élément essentiel intervient dans la relation entre Rachel et Yaacov (Fourmis) : c’est le miel. Le seul aliment (et boisson) que les deux personnages consomment allègrement. Le miel est leur douce défense contre l’invasion incessante des légions de fourmis dans leur appartement. Le miel transporte aussi Rachel dans un état second, paradoxalement excitant et apaisant. Yaacov ne peut s’en passer et va en acheter de grandes quantités, contre les fourmis, et pour le plaisir secret de Rachel.

Sam et Hailey (O Révolutions), dans leur quête éperdue et brûlante de liberté, possèdent douze pots de miel et consomment, eux aussi avec envie et régularité, la substance dorée et sucrée, comme un carburant à leur tribulation, qu’ils possèdent comme un trésor.

C’est l’énergie des couples, c’est l’or liquide qui les enrichit. C’est le médium qui leur permet d’affronter le temps, de le suspendre (ce qui arrive à Rachel et Yaacov à la fin du roman et tout le long d’O Révolutions, Sam et Hailey étant le temps). C’est le combustible mystique de chaque couple, qui permet leur union et renforce leur amour.

Le Dictionnaire des Symboles de Chevalier et Gheerbrant propose quelques clefs d’interprétations pour le miel, aisément applicable à chacun des deux romans.

Le miel est symbole de richesse et de complétude, mais porte aussi une connotation érotique, dès les textes fondateurs d’Orient et d’Occident. Le miel d’immortel amour dans le Cantique des Cantiques ou le miel principe fécondateur (source de vie et d’immortalité) dans le Véda. Symbole de la connaissance, de la sagesse, le miel est aussi associé dans la tradition chinoise à l’élément terre et à la notion de centre. Dans l’antiquité grecque, le miel représente la connaissance mystique, la révélation à l’initié. Il est aussi un symbole de protection et d’apaisement. Bien entendu, au regard de ses bienfaits curatifs, le miel rend la vue, la santé et va jusqu’à ressusciter les morts. Un symbole complet donc de l’initiation aux mystères. La tradition analytique moderne considère le miel comme le symbole du Moi supérieur, ou Soi, en tant que dernière conséquence du travail intérieur sur soi-même.

Rachel, au début de Fourmis, ne veut pas se donner à Yaacov. La situation de leur couple est catastrophique. Le miel va créer la tension érotique nécessaire à l’union des corps, et protéger leur couple métaphoriquement contre les brèches qui commençaient à s’y creuser (les lézardes dans les murs provoqués par les fourmis). Le miel, dans le combat contre les fourmis, va aussi replacer le couple au centre de leur appartement, lequel rétrécit du fait de la construction des murs intérieurs par Yaacov le maçon. Je disais dans mon premier texte sur ce livre qu’il développait le mouvement du couple Yaacov-Rachel d’un point de séparation vers un point d’union. Je rajoute aujourd’hui que Fourmis est le récit initiatique du couple, la quête du bonheur parvenue, dans un cheminement d’initiation aux mystères de l’amour et de la sexualité. Dans les dernières phrases du livres, les deux protagonistes atteignent la transcendance qui efface le temps et oublie les contingences matérielles. Je répète les derniers mots du roman, ce vers quoi le miel a contribué à les porter : « Nous étions enfin heureux. »

Quant à Sam et Hailey, bien que je n’ai pas encore achevé la lecture de leur aventure, il est clair que leur sort est étroitement lié au miel. Il s’agit de deux adolescents de seize ans qui, dans une complémentarité exemplaire (et formelle), vont découvrir l’amour (et la sexualité). Contrairement au couple de Fourmis, Sam et Hailey se déplacent, beaucoup, en voiture(s). On pourrait considérer le miel comme leur carburant propre, celui qui leur permet de tenir en ligne de mire leur horizon de liberté et d’insouciance communes. Dans l’idée du symbole initiatique, et par cette forme de circularité totale que donne à lire O révolutions, il pourrait même être question d’immortalité et de réincarnation. L’histoire de Sam et Hailey est une nouvelle formulation de Tristan et Yseult, du mythe amoureux. On imagine bien à quel point leur cavalcade est initiatique et magique. Néanmoins, le miel est consommé, indéniablement, dans un compte à rebours où les proportions sont jaugées, jusqu’à la fin (par exemple page 152 : 7 1/2 et page 209 : 4 1/2, etc. Je ne détaillerai pas plus ici, mais ces signaux mathématiques doivent en plus certainement correspondre à des jalons géométriques de la forme du livre…).
Le dernier chapitre s’ouvre ainsi et laisse imaginer la conclusion du récit, qui, on le devine, recommencera éternellement :

Sam :
Défait d’une fois. C’est le MIEL.
Depuis le début. Qui me vaut succès.
Sans lui je recule. Commence à geler.

Hailey :
D’une révérence. C’est le MIEL.
Depuis le début. Qui me prospère.
Sans lui je régresse. Et agonise.

*

Je parcours ces notes, et me demande si j’ai un jour seulement imaginé que je lirai des romans d’amour mielleux...

Dali – Le miel est plus doux que le sang (1941)

Dali – Le miel est plus doux que le sang (1941)


Mark Z. Danielewski | O Révolutions

Denoël | 2007 | trad. de l'anglais (États-Unis) par Claro | 384 p.

Itzhak Orpaz | Fourmis

Liana Levi | coll. Piccolo | 2007 | trad. de l'hébreu Rosie Pinhas-Delpuech | 140 p.


par Antonio Werli

Co-fondateur du Fric Frac Club et ancien libraire, Antonio Werli a dirigé la revue Cyclocosmia dont les dossiers thématiques portent sur les œuvres de Thomas Pynchon, José Lezama Lima et Roberto Bolaño. Cabriolant entre espagnol et italien, il a fait le serment, le malheureux, de gagner sa vie en ne traduisant que des micro-fictions échevelées ou des terrorisants romans-monstres.


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AuthorAntonio Werli
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