Le paradoxe de la réversibilité absolue


Dans son introduction au Dictionnaire Khazar, Milorad Pavic classe les arts en deux catégories. Les arts « réversibles » et les arts « non-réversibles ». Architecture, sculpture, peinture, par exemple, dont on peut faire le tour en modifiant son angle d’observation, et littérature, musique qui « ressemblent à des rues à sens unique, des voies où tout se meut de son commencement vers sa fin, de sa naissance vers sa mort ». Ce qui intéresse Pavic, c’est de déplacer la littérature de la catégorie d’art « non-réversible » à art « réversible ». C’est pourquoi ses romans « sont créés dans une écriture “non-linéaire” », sans début ni fin véritable, du moins pas au sens traditionnel du terme.

Le Dictionnaire Khazar en est un exemple parfait. C’est un roman-lexique en 100 000 mots composé de trois dictionnaires successifs qui, en réalité, s’imbriquent les uns dans les autres par un système de renvois de notices explicité dans les remarques liminaires, mais où le parcours de notes commence déjà ! En p. 19 de l’édition androgyne (Ed. Mémoire du Livre), correspondant à la première page de texte de l’ancienne édition de Belfond, il est déjà possible de chercher l’article correspondant à l’explication de l’expression « polémique khazar »…
En plus de se parcours interne entre dictionnaires, il existe deux exemplaires différents : l’exemplaire masculin possédant un paragraphe supplémentaire à celui du féminin. Le livre est publié pour la première fois de cette manière. La réédition en 2002 chez Mémoire du Livre nous donne à lire la version androgyne : exemplaire féminin comprenant l’excroissance masculine. Voilà pour la forme, en résumé. Concernant le fond, le Dictionnaire Khazar est un roman historique, policier, d’aventures, fantastique et cabalistique. C’est l’histoire du peuple Khazar, de son déclin, de ses personnalités les plus éminentes. C’est une enquête policière et bibliophilique en quête de vérité. Ce sont des récits oniriques pleins d’inventions. C’est une très belle histoire, dont l’étrangeté de la mise en scène ne l'empêche en rien d'être absolument lisible et passionnante !

Dans cette catégorie de littérature réversible, je pense à Marelle de Julio Cortázar, qui propose dans son avertissement au roman deux types de lecture : une lecture traditionnelle, linéaire, et une lecture en suivant les numéro de chapitres donnés à la fin de chacun d’eux, ceci en commençant au chapitre 73. L’histoire, au final, n’est pas tout à fait la même. La Vie mode d’emploi de Georges Perec peut aussi fonctionner de cette manière. Cent mille milliards de poèmes de Queneau, bien évidement. Et dans un registre excessivement difficile : Larva de Julian Rios. Dans ce roman proche de Finnegans Wake par le style, la voix principale se situe page de droite, des notes directement liées page de gauche, des notes en fin d’ouvrage, un album photo et même un index… Un labyrinthe formel, comme La Maison des feuilles de Mark Z. Danielewski, qui laisse aussi la possibilité à certains moments d’un choix de lecture arbitraire. Ce roman est composé de deux voix principales : un corps de texte et des doubles annotations attenantes. En plus de ces deux voix principales, se trouvent à la fin de l’ouvrage des annexes relativement longues. Il est donné la possibilité de les lire après le reste ou bien assez tôt dans la narration (p. 73 de l'édition française — 73 ? une coïncidence avec Marelle que je n’avais jamais relevée). Ces annexes contiennent en particulier un récit puissant qui, s’il n’est pas lu à la toute fin, peut réellement influencer la lecture. Un autre appel du pied est fait, par exemple, p. 83 au chapitre VII, où l’on peut continuer la lecture par le chapitre XIII.

J’attendais de recevoir les épreuves du nouveau roman de Danielewski, O Révolutions, à paraître en français le 23 août. Ce livre pousse à la radicalité cette idée de réversibilité. Formellement, deux récits se croisent en tête-bêche, celui d’Hailey d’un côté, celui de Sam de l’autre. Un double chronologie soutient ces récits dans la marge intérieure et semble créer un cadre historique. Le roman est construit autour du motif « O », de ce cercle qui est autant une forme géométrique qu’un tour qu’un « ou » qu’une focale qu’un œil qu’un zéro, etc… La lettre O (et le chiffre 0) sont en couleur, deux couleurs différentes pour chacun des récits. L’objet est magnifique et le travail de mise en page impressionnant. La forme donc est ici pensée pour fonctionner en cercle, en tour, en réversibilité. De l’apparent pavé de papier, le lecteur glisse vers une narration (ou une lecture plutôt) en boucles, du fait des récits croisés en tête-bêche. Il est nécessaire de retourner régulièrement le livre pour poursuivre. Un livre animé total, qui va dévoiler des détails de réalisation surprenants, dictés par des contraintes extrêmement rigoureuses. 360 pages comme 360° d’un cercle, 360 mots par page en 4 blocs de 90 mots, recours aux couleurs, rimes cachées, correspondances structurelles, arithmétique.
Un petit détail fait sourire et donne une clef à l’échelle miniature du fonctionnement formel et narratif d’O Révolutions : les numéros de pages, au milieu de la marge extérieure, sont chacun cerclés, puis ces deux cercles encerclés en commun comme dans le contour d’une horloge, et apparaissent en décalé sur chaque nouvelle page. Au final, un superbe effet de flip-book accentué par les couleurs différentes attribuées à la pagination en fonction de son appartenance à l’endroit ou à l’envers du livre et des récits…

Cette forme savamment pensée pose néanmoins le problème suivant, exacerbé par rapport aux autres ouvrages dont je parlais plus haut. Le choix de lecture est si vaste (quatre blocs typographiques distincts : d’abord Sam ? d’abord Hailey ? les deux en même temps ? dans quelle proportion ? Et la chronologie ?) qu’il est nécessaire de se tenir à une méthode de lecture aussi rigoureuse que la forme du livre pour pouvoir l’explorer efficacement. L’éditeur recommande, sur les rabats, de lire alternativement huit pages du récit de chacun des deux protagonistes (le livre semble construit de cette manière de toute façon). Je m’aventurerais difficilement à employer une autre méthodologie, et je ne suis pas certain, de plus, de porter grande attention aux chronologies. Néanmoins, la lecture s’annonce excitante, d’autant plus qu’au niveau du style, Danielewski n’a pas chômé. Et le traducteur, Claro, qui nous a déjà donné Le Tunnel de William H. Gass cette année, réussit encore l’exploit d’une traduction surhumaine. J’avais eu quelques échos mitigés sur le texte anglais (d’un point de vue stylistique), mais le rendu en français est vraiment agréable, et bien que la forme des récits s’apparente plus à un délire poétique (inventions de langage, courtes phrases percutantes, ellipses et raccourcis…), elle possède une tonalité propre qui se dessine doucement au fil des quelques pages que j’ai lues pour l’instant. Un texte qui demandera une lecture exigeante, néanmoins.

Si le livre est élaboré avec une troisième dimension physique, la lecture réelle ne risque pas moins de se faire de manière linéaire — en oscillation, certes — et d’être la seule lecture efficace : selon une méthode rigoureuse où l’on évitera de prendre trop de liberté pour ne pas déraper.
C’est là tout le paradoxe de la réversibilité absolue que propose Danielewski avec O Révolutions.


Mark Z. Danielewski | O Révolutions

Denoël | 2007 | trad. de l'anglais (États-Unis) par Claro | 384 p.

Milorad Pavic | Le Dictionnaire Khazar

Mémoire du livre | 2002 | trad. du serbo-croate par Maria Bejanowska | 376 p.


par Antonio Werli

Co-fondateur du Fric Frac Club et ancien libraire, Antonio Werli a dirigé la revue Cyclocosmia dont les dossiers thématiques portent sur les œuvres de Thomas Pynchon, José Lezama Lima et Roberto Bolaño. Cabriolant entre espagnol et italien, il a fait le serment, le malheureux, de gagner sa vie en ne traduisant que des micro-fictions échevelées ou des terrorisants romans-monstres.