Le soleil brille toujours deux fois


Soyons clair. Le Soleil de Jean-Hubert Gailliot n’est pas un de ces romans qui se parcourent d’un œil distrait au coin d’une plage de sable blond. Les 530 pages du Soleil pèsent leur poids de littérature, la sélection du prix Wepler ne s’y trompe pas. Le résumé de la quatrième de couverture ne laisse que très partiellement entrevoir la densité de l’ouvrage. Si l’on s’en tient à la trame de l’histoire, l’enquête que mène Alexandre Varlop pour retrouver Le Soleil, manuscrit perdu, texte mythique dont on sait seulement qu’il est successivement passé entre les mains du photographe surréaliste Man Ray, du poète Ezra Pound, et du peintre Cy Twombly, on aurait déjà entre les mains le squelette d’un bon polar, potentiellement nourri du riche héritage que ces trois monstres de la création occidentale de la première moitié du dernier siècle nous ont légué.

Varlop est tenu par un deal, un contrat. Il doit retrouver, pour le compte d’une éditrice gagnée par la fièvre de l’or, le manuscrit mythique. La clé de l’énigme serait inscrite, quelque part, dans la vie et l’œuvre de ceux qui l’ont successivement possédé : Ray, Pound, Twombly. Qu’ont donc de commun ces trois-là ? « Ces gens s’attachaient à contempler le monde plutôt qu’eux-mêmes » note Varlop qui aimerait bien en prendre de la graine alors même qu’au début du roman, il semble plus préoccupé par la reprise en main de son propre corps, par son positionnement dans l’espace et le temps, par des retrouvailles avec lui-même. Ils ont aussi, ce que note Gailliot un peu plus loin, cette obsession commune de vouloir faire du neuf, de ne jamais se répéter. Et sans doute encore, un goût immodéré pour la synthèse, la concision, l’essentiel tel qu’il s’exprime de manière sublime dans ce haïku cher à Ezra Pound et cité en plusieurs endroits du roman : « La fleur tombée revient se poser sur l’arbre. Un papillon. »

Man Ray — Rayogramme (1923)

Man Ray — Rayogramme (1923)

Nous sommes à Mykonos, dans une sobre maisonnette mise à disposition par l’éditrice commanditaire. Varlop a de l’argent (la moitié des 100 000 € du contrat qu’il a signé), et du temps devant lui. S’il s’était appelé Marlowe, il se servirait sûrement un Bourbon bien tassé, histoire de se mettre les idées en place et de se préparer au pire. Mais Alexandre Varlop n’est pas Philip Marlowe. Il serait plutôt Peter Schlemihl, le héros de von Chamisso, l’homme qui avait vendu son ombre au diable, mais a toujours refusé de lui céder son âme (ce qui lui coûta, ici-bas, fort cher).

Bref, même si l’on est démangé par l’envie d’y trouver la trace d’une trame chandlerienne, Le Soleil n’est pas complêtement un polar. Il faut plutôt aborder ce livre comme une œuvre surréaliste. Surréaliste au sens premier du terme, selon la définition qu’en donnait André Breton en 1924 dans son premier Manifeste : « Le surréalisme repose sur la croyance à la réalité supérieure de certaines formes d’associations négligées jusqu’à lui, à la toute puissance du rêve, au jeu désintéressé de la pensée. Il tend à ruiner définitivement tous les autres mécanismes psychiques et à se substituer à eux dans la résolution des principaux problèmes de la vie. » Le nom même de Varlop (un double de l’auteuré ?) n’est-il pas emprunté au titre d’une œuvre du surréaliste Man Ray, une installation constituée d’un long rabot de charpentier — une varlope — monté sur un socle ? Varlop ne se laisse-t-il pas guider par les automatismes de son psychisme ? Ne suit-il pas, selon le précepte de Breton, « la dictée de [sa] pensée, en l’absence de tout contrôle exercé par [sa] raison, en dehors de toute préoccupation esthétique ou morale » ?

Il y a dans la quête qui conduit Varlop à sonder les vies et les œuvres des trois propriétaires successifs du manuscrit — un cahier à couverture jaune — une dimension initiatique qui le conduira de la lumière à l’obscurité, des sommets aux bas-fonds, qui le fera traverser des épreuves, le conduira à résoudre des énigmes, lui fera connaître le chaud et le froid et le mènera à une certaine forme de vérité. A Mykonos, Varlop constate qu’il a perdu (vendu ?) son ombre. Et cela l’angoisse vaguement. Il y a, dans cet effacement progressif de l’ombre, une première distorsion du réel qui place le lecteur dans le bon angle pour aborder la suite.

 

Mais l’idée magistrale qui fait de ce livre un objet gigogne est d’abord le choix de son titre qui est aussi le nom de son objet et qui installe d’emblée le lecteur dans une ambigüité sémantique : de quoi, finalement, Le Soleil est-il le nom ? Quand parle-t-on de l’astre, quand parle-t-on du livre ? L’astre, cette « balançoire d’or dans le ciel » est omniprésent tout au long de l’histoire. Ne serait-ce qu’à cause de sa géographie qui emmène l’action de Mykonos à Formentera (la plus petite île de l’archipel des Baléares), en passant par Palerme, le long d’une ligne qui, d’est en ouest, suit la course du soleil. Il n’est pas un hasard non plus que toute l’histoire (ou presque) se déroule en Méditerrannée, cette mare nostrum ainsi nommée du temps où ses rives constituaient les limites du seul monde connu et la Sicile en marquait le centre, ce bouillon d’où jaillirent nos Dieux et nos mythes, la matrice du monde occidental. Varlop nage dans ces eaux, respire cet air, reçoit cette lumière qui contiennent toutes les bribes, toutes les traces subliminales, toutes les infimes réminiscences de cette histoire-là, la nôtre.

Comment font toutes ces choses que l’on n’a jamais vues ni expérimentées pour être néanmoins réelles ? A-t-on besoin de retrouver le manuscrit du Soleil pour se convaincre de sa réalité ? « J’en étais venu à imaginer ce texte, à l’imaginer exactement » dit Varlop qui doute parfois de sa propre existence. « Comme on imagine le visage du personnage au récit de ses aventures, à la seule mention de son nom. Chacun connaît le visage d’Ulysse, du capitaine Achab, de Léopold Bloom. Personne ne les a jamais vus. » Cette question de la réalité des choses revient tout au long du roman, sous des formes diverses. Qu’est-ce que le réel ? Le monde des rêves est-il un monde réel ? Et celui des mythes ? Et celui des romans ? Suffit-il rêver une situation pour qu’elle fut ? Le vrai prodige n’est-il pas accompli par les Dieux eux-mêmes qui ont pu « laisser l’empreinte de leur passage dans notre monde sans y avoir séjourné réellement » ? La fantasmagorie des mondes parallèles et des vies multiples, la fascination épicurienne de l’éditeur de J.G. Ballard [1] pour les intermondes et les zones grises s’exprime à plein dans ce livre stratifié, formé de couches et de sous-couches qui invitent à une incessante relecture.

L’expérience du surréalisme vécue par Varlop atteint son paroxysme à Palerme, au Surrealistic Cabaret des frères De Filippis. Géniale trouvaille de l’écrivain : les 80 pages qui relatent le très improbable épisode du cabaret sont imprimées sur un papier rose. Rose comme l’amas de chair et de peau soyeuse qui palpite dans une piscine, une chose indescriptible nommée Rosie, sans forme définie mais animée d’une irrépressible pulsion reproductrice, une sorte de concentré de désir et de sexualité, de palpitations et soubresauts qui exerce une fascination sans pareille sur tous ceux et toutes celles qui l’observent. Après les bains de soleil à Mykonos, Varlop se retrouve englué dans les méandres nocturnes de la cité, dans un univers pandemoniesque qui flirte avec la série Z d’une manière très jubilatoire. « Les villes ont un systême nerveux occulte, grâce auquel le fumeur d’opium ou le paria sexuel en manque finit toujours par trouver l’endroit où la marchandise est planquée » écrit Gailliot dans l’une de ces formules dont il a le secret. Sur la piste du Soleil, Varlop est constamment tiraillé entre deux effets contraires : la diffraction et la fusion. Attiré par tous les miroitements, les multiples éclats que reflètent tous ceux qui ont approché et lu le manuscrit du Soleil, sa mission d’enquête exige qu’il rassemble ce qui est épars, ce qu’il finit par réaliser.

D’un point de vue purement formel, le découpage en trois parties séquencées en 148 chapitres courts, le tout entrecoupé de ces merveilleuses 80 pages imprimées sur papier rose, facilite la lecture en imposant une rythmique de polar. On ne vous dira pas comment, mais Varlop retrouve Le Soleil. On ne vous dira pas non plus qui est l’auteur de ce texte brûlant d’une pornographie violente, ni ce que ce personnage très inattendu, né d’une branche rajoutée pour les besoins du roman à l’arbre généalogique d’une fameuse famille d’Europe, s’inflige à lui-même. N’espérez pas toutefois que Varlop-Gailliot vous en fasse lire un extrait. Vous serez tenu en haleine par les nombreuses descriptions et analyses qui sont proposées de « ce truc hors normes », fait d’une écriture constituée d’unités brêves, sans aucun mot de plus de deux syllabes, tous « les éléments de faible intensité, articles, pronoms, propositions, négations » ayant été proprement escamotés, « les syllabes sonores et expressives détachées les unes des autres comme des petites dents pointues ». Vous saurez que ce poème d’une quarantaine de pages en comporte 24 écrites de manière parfaitement lisible, puis qu’au fil de la suite, le texte se déstructure peu à peu jusqu’à former un embrouillamini illisible.

Ce manuscrit représente un idéal de littérature dans lequel c’est « le langage qui mêne le jeu ». Après avoir lu Le Soleil, Varlop en mesure la puissance à travers l’influence incontestable qu’a eue ce texte sur les œuvres de ceux qui l’ont successivement possédé. Ainsi la créativité de Man Ray, d’Ezra Pound, de Cy Twombly aurait-elle été fécondée, chacune d’une manière différente, par ce brûlot magnifique, porteur d’une telle charge sexuelle qu’il en devient incandescent comme de la braise. Quel est ce pouvoir des mots ? Qu’est-ce donc qu’écrire ? « Lorsque nous parlons ou écrivons, la langue que nous employons en dit tellement plus sur nous que nous à travers elle » note Varlop. « Tandis que nous formulons tant bien que mal nos pauvres messages, elle nous radiographie de pied en cap aux yeux de qui nous lit ou nous écoute. Qu’on le veuille ou non, aligner des mots, du seul fait de les choisir et de les aligner de telle ou telle façon, c’est déjà passer aux aveux. » De la fascination pour l’objet littéraire, on glisse, comme Varlop, à la fascination pour son auteur au destin à la fois si brutal et si étrange. Mais n’en disons pas plus qu’il n’en faut afin de ne pas risquer de diminuer votre plaisir de la découverte et de la surprise… C’est sur l’île de Formentera, au bar du Sentimental Sunset, que tout sera dénoué.

Cy Twombly — Sunset, Gaaeta (2009)

Cy Twombly — Sunset, Gaaeta (2009)

Comme il est écrit sur la quatrième de couverture, le roman de Jean-Hubert Gailliot est « un voyage fabuleux, sans équivalent dans la littérature française contemporaine ». Un livre qui passerait à côté de la question du grand mystère, un livre qui ne nous pousserait pas vers la question du grand pourquoi, du grand comment, un livre qui ne tournerait pas autour de la question du réel, de l’expérience que l’on fait du réel, ce livre-là ferait-il vraiment œuvre de littérature ? A quoi sert-il d’écrire si ce n’est pour tenter de mettre un peu d’ordre dans le chaos des passions humaines, de trouver un sens à tout ce blabla qui nous entoure, tout ce blabla qui nous précède, tout ce blabla qui viendra après nous ? Au bout de l’enquête, Varlop découvre finalement une chose : seuls les mots ont le pouvoir éphémère de créer un ordre et d’imposer (provisoirement) rimes et raison au grand bazar.

Le récit tient ses promesses jusqu’au dernier mot de la dernière phrase. Ce mot que je ne dévoilerais évidemment pas ici, nous ramène très exactement à ce que nous sommes : des fruits du hasard ou de la volonté de Dieu. Ce qui, convenez-en, est rigoureusement la même chose. Le Soleil est un livre brillant et dense comme une étoile. Un grand livre qui tente de nous parler de l’Univers et du Monde tels qu’ils sont : immenses, insaisissables, incompréhensibles parfois, hors de notre portée toujours. Restent la force des mots, la puissance créatrice de ceux qui les emploient, la poésie, la beauté de l’instant qui peut prendre la forme du vol tarabiscoté d’une guêpe, d’une arabesque de Twombly ou d’un haïku japonais. Un instant. L’éternité. Le mystère. Tant que le soleil brillera…


Notes

[1] Jean-Hubert Gailliot est, avec Sylvie Martigny, le fondateur des éditions Tristram.


Jean-Hubert Gailliot | Le Soleil

L’Olivier | 2014 | 529 p.


par Daniel Adoue

Daniel Adoue : journaliste dans le Sud-Ouest de la France (en cours de reconversion dans la com), anglophile averti, blogueur occasionnel, lecteur impénitent et volontiers désordonné : aime bien partager ses trouvailles.


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