O Révolutions : une présentation


image : actualitté

image : actualitté

O Révolutions n’est pas un roman. Il risque d’y avoir un quiproquo : le dernier livre de Mark Z. Danielewski s’apparente plutôt à une longue épopée poétique qui a échangé les contraintes classiques contre d’autres très personnelles, ces dernières créant une mise en scène tout à fait théâtrale. On notera les deux registres majeurs du livre, le lyrisme puissant accompagnant les deux voix principales, celle de Hailey et Sam, et le tragique qui les encadre (pour ne pas dire encercle), dans les énumérations chronologiques des évènements souvent funèbres, en marge.

Je rappelle, pour commencer, la forme du livre. Deux récits se croisent en tête-bêche, celui d’Hailey d’un côté, celui de Sam de l’autre : sur une même page, les deux textes sont l’un à l’endroit, l’autre à l’envers. Une double chronologie soutient ces récits dans la marge intérieure et crée un cadre historique. Des chapitres se dessinent toutes les huit pages. Il est préconisé de lire alternativement huit pages de Sam, puis huit d’Hailey. Pour cela, il est nécessaire, donc, de retourner l’ouvrage (et d’utiliser deux marque-pages). Les chronologies (s’étalant de 1863 à 1963 pour Sam et 1963 à 2063 pour Hailey) passeront à l’as à la première lecture, hormis quelques coups d’œil plutôt dus à un réflexe optique qu’à une curiosité réelle. Au début, la taille de police utilisée pour chacune des voix est plus grande. Au fur et à mesure, elle rapetisse. L’effet rendu est double : le lecteur s’éloigne dans un effet de perspective, et une voix pénètre l’autre inversée, à mesure que la lecture avance. J’insisterai une fois de plus sur la forme circulaire du livre (360 pages comme 360° d’un cercle), avec un point de symétrie parfaite sur la double page centrale (pages 180 et 181). Les deux voix sont différenciées par deux couleurs, les lettre O et chiffre 0 sont vert pour Sam et or pour Hailey. Une troisième couleur intervient, pour un troisième personnage (et pour les dates des chronologies) : « le fêlé » est toujours en violet. On observera aussi que les personnages croisés sur la route de Sam et Hailey sont en capitales minuscules, pour leur donner un poids supplémentaire dans le discours. Formellement, il reste encore, pour chacune des voix, le chœur naturaliste respectif composé d’animaux pour Sam et de plantes pour Hailey, en caractères gras, noirs au début et s’éclaircissant vers le gris jusqu’à la fin.
Voilà pour les éléments essentiels. Je n’ose pas relever toutes les contraintes mathématiques qui sous-tendent la construction du livre, je préciserai néanmoins qu’il y a 90 mots par blocs typographiques et 22 lignes au début pour 14 lignes à la fin (soit 360 mots et 36 lignes par page pour les récits de Sam et Hailey). En anglais, jamais le mot "OR" n’est écrit (en français Claro, le traducteur, a, de fait, évité le « OU ») et le mot US est en majuscule (« noUS » en français) faisant inlassablement penser à United States. Et caetera.

Pourquoi je parlais de théâtre, au début ? Parce que toutes ces contraintes formelles établissent une véritable mise en scène de la narration. La première chose que le lecteur verra sera ce travail sur la forme, il m’a semblé nécessaire d’en donner les principales caractéristiques, car ces contraintes deviennent des codes visuels identifiant les deux voix des personnages, le chœur lyrique qui les accompagne (cortèges d’animaux et de plantes), les capitales minuscules comme des incises visuelles (subtiles didascalies) dans les monologues intérieurs de Sam et Hailey (le miel est considéré comme un personnage puisqu’il est le seul, il me semble, « objet » en capitales minuscules), et la chronologie comme scène mentale et historique du drame.
La forme générale circulaire ajoute des points de fuite quasi-physiques à l’objet, comme un espace de spectacle physique dans lequel se développe l’histoire.

Avant même de commencer à lire le livre, cet objet à la structure très élaborée pourrait sembler purement démonstratif, à l’intention d’exercice purement intellectuel de la part d’un auteur qui ne saurait plus quoi inventer.
Ce n’est pas vraiment le cas. Il est évident que le lecteur ne pourra pas faire pleinement abstraction de la forme, mais une fois l’histoire investie, il dépassera ce qui semble n’être qu’une question de contraintes formelles (ce qui n’est pas le cas, puisque la forme soutient toute la narration, lui conférant un rythme et une structure indispensables) pour suivre de près les tribulations des deux personnages. Et entrer dans l’histoire, qu’on préférera bien entendu lire à haute voix, au vu du style employé par l’auteur, mêlant argots rares ou personnels, inventions langagières et vocabulaires spécialisés.

Danielewski revisite l’antique mythe de l’amour éternel. O Révolutions s’inscrit dans la généalogie directe des Tristan et Yseult et Roméo et Juliette. Sam et Hailey sont deux adolescents de seize ans, qui se sauvent mutuellement d’un désespoir mortel à l’ouverture du récit, pour se lier d’amour fou dès cet instant et jusqu’à la fin. Leur liberté est inviolable, totale. Les deux amoureux décident de partir et parcourent les Etats-Unis à bord d’un véhicule, dans un road trip sans limites sinon celles que leur imposent les forces de la nature, d’abord conciliantes enfin tragiques. Ils réalisent leur émancipation sentimentale et sensuelle, apprennent le monde désenchanté de leurs aînés, n’acceptent pas leur condition mortelle (l’amour les rend éternels), combattent la forme linéaire du temps par leurs propres temps individuels suspendus, dans des épreuves qu’ils passeront malgré tout comme dans une fuite en avant. Le combat — car c’est un combat — contre le monde que mènent les deux jeunes gens est déséquilibré, bien qu’ils aient comme atout le plus pur des nectars, le miel de leur amour. Leur liberté et leur quête d’absolu ne le sont que pour eux. L’Histoire (rappelons-nous des chronomosaïques en marge) est présente à chaque instant comme le sombre écho à venir du destin qui les attend. La Nature, qui est un personnage à part entière du livre, joue comme une divinité avec leurs vies, Sam et Hailey sont liés à cette Nature toute puissante comme ils sont liés entre eux par l’amour qui les anime ; et fait de la course effrénée des deux protagonistes une épopée quasi-mythologique, du printemps à l’hiver de leur relation fusionnelle.

Il y a en réalité un aspect mythologique très fort dans le livre de Danielewski. Le lyrisme panique en est une pierre de touche. La seconde (ici, tout va par deux) appartient au registre moderne et social de l’époque. Les Etats-Unis que traversent Sam et Hailey (socialement et géographiquement) sont une miniaturisation du monde. Géorgaphiquement, car les deux personnages fantasment les villes, fleuves, montagnes, leur donnant les noms des capitales, fleuves et montagnes du monde entier. Socialement, car ils sont confrontés à des quotidiennetés devenues obsessions paranoïaques dans la modernité du XXe siècle : le moyen de transport changeant de marque à chaque mention (image du progrès qui appelle une consommation outrancière), le jeu apparaissant sous forme de loteries (virtualisation perverse du bonheur des hommes), un simple acte d’amour devenant une épreuve administrative absurde et truquée... Ainsi quelques aspects d’une mythologie moderne, en grande partie américaine (comme l’Histoire déroulée dans les chronomosaïques), qui accueillent dans une nouvelle époque l’amour éternel de deux adolescents épris de liberté.

Il y aurait encore beaucoup à dire d’O Révolutions. Au sujet des thèmes abordés, des symboles utilisés, des tonalités jouées (et laissons de côté la forme pour la forme, ou alors allons creuser en quoi elle participe authentiquement et pleinement à l’histoire). Je n’aimerais pas gâcher un plaisir de lecture qui peut être véritable en approfondissant trop ces questions ou en délivrant trop de clefs. Il est nécessaire de faire sa propre lecture, même avec tous les éléments que j’expose ici. La richesse du style, un poésie très libre certainement déconcertante au départ, vibre ensuite dans l’écho mutuel des monologues de Sam et Hailey. Et l’on pourra être ému à la fin tragique du poème, acceptant de voir la mort des personnages, nécessaire à l’accomplissement de leur amour et de leur liberté tant désirée.

Mark Z. Danielewski est aussi l’auteur de La Maison des Feuilles, mais ceci est une toute autre histoire.


Mark Z. Danielewski | O Révolutions

Denoël | 2007 | trad. de l'anglais (États-Unis) par Claro | 384 p.


par Antonio Werli

Co-fondateur du Fric Frac Club et ancien libraire, Antonio Werli a dirigé la revue Cyclocosmia dont les dossiers thématiques portent sur les œuvres de Thomas Pynchon, José Lezama Lima et Roberto Bolaño. Cabriolant entre espagnol et italien, il a fait le serment, le malheureux, de gagner sa vie en ne traduisant que des micro-fictions échevelées ou des terrorisants romans-monstres.


Posted
AuthorAntonio Werli
Categoriescritiques