L’hippocampe faux-semblant


Un jeune gars s’extrait du monde et de son passé, s’installe à la cambrousse et souhaite recommencer une nouvelle vie. Il tombe amoureux, entretient de rares relations d’amitié, invente quelque stratagème pour ne pas devenir complètement fou. La rupture ne manquera pas, qui survient à tous les niveaux, provoquée ou subie, ou les deux à la fois.

Le grand intérêt de cet Année de l’hippocampe vient du fait qu’il s’ajoute au deux précédents romans de Jérôme Lafargue, L’Ami Butler et Dans les ombres sylvestres, comme le troisième volet d’une sorte de triptyque. Les trois romans bien que structurellement fort différents et n’ayant aucun lien précis combinent des thèmes, certains motifs et une intention communs. Parfaitement indépendants mais aussi inextricablement liés, ils définissent un univers d’auteur, usent de différents registres, peignent des personnages marquants, et explorent deux ou trois questions essentielles à toute une branche de la littérature. Ce qui est bon, c’est que Lafargue s’approprie avec brio ces questions (comme par exemple la distanciation critique, le rapport réalité/fiction, l’incursion de la culture populaire, etc.) pour les replacer dans un espace très personnel : cadre rural, champêtre et sauvage de prédilection, psychologies et portraits réussis, respect de la tradition, questionnements sur le progrès, l’amitié, l’amour, la dualité, etc. Avec ce nouveau livre, on retrouve les qualités de Jérôme Lafargue : son talent de conteur qui tient en haleine, sa peinture de la nature, sa manière de composer avec efficacité des personnages attachants, et ses jeux de faux-semblant. Et peut-être une touche augmentée de désenchantement, là où les précédents portaient encore ce merveilleux qui l’emportait sur le tragique (il faut aller au bout du livre pour comprendre de quoi il retourne). En quatrième, l’éditeur précise qu’« avec L’Année de l’hippocampe, Jérôme Lafargue solde provisoirement quelques unes de ses obsessions (l’amour, le thème du double, l’engagement, l’illusion) ». La lecture achevée, on sent bien, lorsqu’on a lu et apprécié les deux précédents opus, qu’il y a du vrai dans cette assertion. Voilà qui est bien et cohérent.

Pourtant, L’Année de l’hippocampe est le roman des trois qui touchera un plus large public, c’est aussi une déception pour le lecteur plus exigeant pour deux raisons essentielles qui suffiront à en donner la teneur : la structure à contrainte donnée comme telle par le personnage narrateur et le style qui en découle quasi naturellement. Si ces deux aspects sont parfaitement cohérents par rapport au projet du roman, dans le souci de Lafargue de donner du sens à l’écrit par rapport à la fiction narrée (constance de la mise en abyme avec les trois livres), ils font perdre tout de même la force et la vigueur que l’auteur avait mis dans ses deux autres ouvrages (surtout Dans les ombres sylvestres). Il apparaît que ce dernier roman est le plus facile des trois — entendre : le moins risqué.

Le livre est écrit sous forme d’un journal quotidien, dont un morceau de musique est chaque jour placé en entête (paratexte qui doit permettre d’enrichir et de définir le caractère du ou des personnages). Si l’on se plaît à reconnaître les goûts du personnage et peut-être un aspect de la culture musicale de l’auteur, le procédé perd de l’intérêt au fur et à mesure et aurait mérité d’être abandonné plus tôt, bien qu’il permette un rythme de lecture constant et en cela, de baliser le chemin du récit pour le lecteur. On regrettera, par exemple, que l’interprétation ne soit pas laissée au lecteur mais aiguillée pour lui lorsqu’un personnage de psy apparaît pour analyser ce processus. Cette structure d’« une page par jour », donne un rythme parfaitement régulier comme je le disais pourtant monotone au récit, le narrateur ne se permettant presque jamais digression ou détournement de la règle. L’avantage est que la lecture se fait vive et entraînante ; on perd en revanche tout effet de surprise. Et lorsque la rupture doit arriver, elle est entendue d’avance.

Sur le style, la langue est simple, quotidienne, commune. Le quidam n’aura aucun problème de vocabulaire ni de syntaxe ; la richesse et le potentiel stylistique du précédent roman sont comme oubliés par l’auteur et c’est peut-être là le plus gros écueil de L’Année de l’hippocampe. L’enchantement procuré par les amples et sinueux phrasés de Dans les ombres sylvestres, la diversité de registres de L’ami Butler disparaissent au profit d’une simplicité qui perd toute singularité. Bien sûr, ce style sobre et peu élaboré participe à forger un personnage qui s’avérera le portrait plutôt réussi de la version contemporaine du monsieur-tout-le-monde, le « trentenaire meurtri [et] tiraillé » et supporter un récit qui condensent les voies empruntées des deux autres romans, mais le lecteur attentif et curieux risque de s’en sentir frustré, sinon déçu. On préférait les protagonistes aux velléités d’écrivains ou d’artistes de ses deux précédents romans que celui-ci, moins inspiré.

C’est donc un peu penaud que je clos le triptyque Lafargue alors que celui-ci, ainsi, « solde quelques unes de ses obsessions » ; et me trouve dans l’attente sincère et véritable de quelque chose de neuf, de surprenant et d’ambitieux, quelque chose qui n’obéirait pas à une méthode d’écriture et des procédés trop appuyés, quelque chose qui évoquerait l’esprit de liberté qui habitait ses deux premiers livres. Je reste enthousiaste devant le talent que je reconnais à l’auteur et lui souhaite de retrouver l’inspiration des débuts.


Jérôme Lafargue | L’année de l’hippocampe

Quidam | 2011 |  292 p.


par Antonio Werli

Co-fondateur du Fric Frac Club et ancien libraire, Antonio Werli a dirigé la revue Cyclocosmia dont les dossiers thématiques portent sur les œuvres de Thomas Pynchon, José Lezama Lima et Roberto Bolaño. Cabriolant entre espagnol et italien, il a fait le serment, le malheureux, de gagner sa vie en ne traduisant que des micro-fictions échevelées ou des terrorisants romans-monstres.


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