Jay Cantor | Great Neck

Did such an animal ever exist ? |

Il y a des phrases qui vous oublient, qui vous collent le visage à votre propre vie, d’autres dont on oublie le déroulement motorisé, dont la syntaxe vous moud en elles et vous déplace immédiatement du box en agglo ikea de votre hid&nunc et font disparaître le contenu de la billy blindée qui vous toise juste en face (c’est, d’un certain avis général, triste ou juste selon les focales), et puis, enfin, il y a celles qui, d’un instant à l’autre, sans logique dicible, vous embrassent complètement dans leur matière moelleuse puis vous éjectent illico dans le vide de votre vie (je me resservirais bien une tasse de café, vous dites-vous en cet instant même), un coup de griffe hirsute du minou ronronator qu’on vous a refilé pour Hanoukkah l’an passé sur le dessus de la main qui vous laisse hagard, énervé, et une petite goutte de sang orange qui perle au bout d’une petite traînée blanchâtre de chair bousillée. Damn, vous n’avez pas tout compris. Et, damn bis, ce salaud d’écrivain serait-il plus intelligent que vous ? Je veux dire, plus intelligent au point de vous perdre comme ça, du haut de son verbe, tout seul sur la route, en plein cagnard ?

Jay Cantor est un peu comme ça. Quand, quatre-cents pages derrière, encore trois-cents devant, englué dans la pâte mako en fécule de patate de ses foutus chapitres sans titre sans numéro dans une grande déconfiture géoographicochronographique (je l’ai commencé entre Aix et Cassis, je l’ai fini quelque part entre Vallorbe et Dijon, sur la vie de ma mère) et qu’on se perd dans les dédales de son écriture épuisante, ce qui arrive assez souvent, on regarde la caricature affreuse qui le portraitise sur la quatrième de couv de l’édition mocharde qu’on s’est fait refourguer pour trouver une humanité, on repense à la sympathique revue de ses cours à Tufts (« Professor Cantor is the Woody Allen of the English department », didon, et puis regardez comment il a l’air sympatoche quand il parle bouffe), aux premières parentés évidentes qu’on a gribouillées sur le moleskine (American Pastoral, de Roth, parce qu’une jolie bombasse made in New Jersey se met à poser des bombes, fastoche, Underworld de DeLillo, parce que ça tend un énorme arc au-dessus de trente ans d’histoire US, yup, Trance de Sorrentino fils, on y parle des Weathermen et de la Symbionese Liberation Army et de leur idéalisme vicié de gore, de came et de petits nazillons, et puis même Kavalier & Klay de Chabon, parce qu’il y est beaucoup question de comic books pour regarder l’Amérique et la politique), on relit le résumé en gras, le programme des festivités — des parents trauma par la Shoah et des enfants retournés par la révolution qui se profile pour les noirs, on cherche le blueprint, le summary lisible et tangible qu’on pourra mettre en sticker sur la petite note de notre petit blog ou dans les conversations en ville. Et puis Jay Cantor, sourire désarmant, vous tabasse, vous envoie à terre d’un crochet dans l’estomac, plus souriant du tout. Probablement lui-même dépassé par le poids harassant de son sujet, trop gras pour un balayage à échelle humaine, le gars explose complètement le carcan raisonnable du lisible, incendie la structure, multiplie tout par douze. Voilà Great Neck, panorama en reliefs et en négatif, une bourgade du New Jersey faite trou irrisé du vingtième siècle, dont on ressort avec une saloperie d’indigestion.

Il y a donc, en horizon de poussière jamais, jamais reposée, une bande d’amis du New Jersey, à la lisière de la communauté juive qui vacille, qu’on tente de suivre dans un incessant aller-retour entre un présent noirâtre (les dates des quatre immenses parties, 1978, 1980, 1981, 1982) et un passé déjà tout gris — 1960 — 1978, en gros grossier. Et quand je dis incessant, c’est pire que ça, je n’ose même pas imaginer la tête dégueulasse du diagramme qu’une âme inconsciente tenterait de gribouiller pour essayer de décrypter les mouvements emmêlés — le passé comme une flaque d’huile qui imbibe le molleton dégueulasse du présent — du narrat dans le bordel d’une bricolerie de bois mal foutue et toute branlante. Le temps avance en cotillons, se déroulant, se ré-enroulant sur lui-même et sur les enroulades mal déroulées puis frustrement aplaties des versions alternatives. Car versions alternatives, il n’y a que ça, le récit opérant très salement, sans aucune logique, d’un paragraphe anonyme à un autre, les focales et les plongées soudaines derrière les yeux et les psychés d’une bonne quarantaine de personnages. La dite bande d’amis au centre censé de la flaque de boue, déjà, il faut bien attendre un gros tiers de l’aventure pour ne serait-ce que de tenter d’en lister les noms — Beth, Arkey, Billy, Jeffrey, Laura, Frank… — et je n’aurai pas l’inconscience d’en entamer les portraitures. Sachez juste qu’ils sont tous, âme et sang, embourbés les uns dans les autres, parce que Great Neck est, si on y regarde de moins près, en clignant un peu des yeux, un gros feuilleton, un soap en quelque sorte, où les liens logiques se découvrent au fur et à mesure d’un récit en amoncellements, épisode après épisode (tant est qu’on arrive à défourailler des épisodes de la tambouille), comme si, derrière la panurge, se trouvait toute une équipe de scénaristes sous l’extrême-pression d’une fratrie de producteurs impitoyables, un vrai diagramme énorme griffonné au marker sur un grand panneau de papier pour s’y retrouver un peu, faisant et défaisant les liens au gré des montées de coke et de caféine. Comme dans ces séries survendues par tous vos potes, tout commence bien, dans la mesure et le plausible, puis tout part en vrille dès que des personnages qui, a priori, n’ont rien à faire au premier plan, rien à faire ensemble, se mettent à interagir ensemble. Enfin, c’est à peu près ça, parce que rien ne part en vrille dans Great Neck, à part l’Histoire, à part les utopies, mais ça c’est pas la faute à Great Neck, c’est la faute à l’Histoire.

Ensuite, Great Neck, démesurément ambitieux, un peu barge, convoque dans son gros giron à peu près toutes les grandes thématiques du monde. Rien que le petit tourbillon d’exposition qui mène le récit cœur heureusement stabylobossable de son intrigue tient du défi à relever. Il y a un analyste, rescapé de la Shoah et ancien compagnon de travail de Wilhelm Reich, qui transmet, malgré lui, son traumatisme à son patient de huit ans ; il y a un instituteur, autre rescapé de la Shoah, qui transmet aussi, malgré lui itou, son traumatisme à toute sa classe de gamins ; il y a le premier gamin, là, Billy, fils de dessinateur de comics et futur dessinateur lui-même, qui s’obsède, évidemment, de la Shoah, répétant à ses copains pas sûrs de pouvoir le croire sur parole — c’est un peu trop gros pour être plausible, la Shoah — les détails de l’affreuse histoire que lui conte l’analyste trauma-tisé ; il y a Frank, traumatisé comme les autres, et qui en retour, en conséquence peut-être, quitte le doux garden state pour le Sud cruel, raciste, dangereux, pour rejoindre les milices de la révolution noire en marche et qui, tristement, logiquement, meurt assassiné ; il y a le grand désarroi sordide de la petite parcelle de jours séparant la nouvelle de sa disparation de la confirmation de sa mort ; il y a la grande inconnue du livre, au cœur de cette parcelle de jours, quand Billy, simulateur ivre de sa propre émotion ou possédé pour de bon, devine, dans le cénacle terrible de la chambre de Laura-la-soeur-éplorée, la mort effective ; il y a des lettres impossibles, sans expéditeur, qui disent, dans le grand paradoxe logique d’Edgar Allan Poe, « je suis mort » ; il y a les milles-et-une conséquences de ce trauma-là, bien palpable, en infusion, dans les gars et les filles de la bande et tous leurs doubles super-héroïques (les BillyBooks de Billy calquent toutes les histoires pour donner à manger à leurs intrigues, et doublent tous nos héros par des super-héros équivoques, OurKey, Billy-Bad-Ears, Ninja B. or Deborah AKA The Prophet, Athena X, SheWolf), déjà dans un attentat minable, pas même sanglant pour de bon, épicentre de tous les paradoxes de la révolution, et puis ses descendances, Beth qui prend le maquis avec les Black Panthers et les Weathermen, ceux qui s’en détournent, ceux qui voguent à sa lisière, et les personnages additionnels éruptés parce que nécessaires, déjà deux emblèmes noirs, Bobby et Jacob, un qui s’émancipe par apaisement social en rentrant dans le rang, un autre qui chute dans la sanglante tornade révolutionnaire ; la grande multitude des personnages allogènes, parents, amants, amis, qui ont tous leur mot à dire et leur moment au premier plan, et la multitude des autres grands moments d’histoire infusés dans le fond, jamais discutés, pourtant évoqués en lourdes longueurs réalisées, la Factory d’Andy Warhol, Malcolm X ou la grande émancipation gay en petites implosions exubérantes (quelques fragments de la vie de Jeffrey, sans doute une des parties les plus réussies du livre). Tout ça, et tout le reste, en gros, très gros, très très gros.

Après la jonglerie géniale de Krazy Kat, tentative kamikaze, de capture par la langue du flux pétaradant du comics de George Herriman, Cantor se paye donc son Gros Roman Historique par le décor de théâtre, le microcosme cyclonique, les ironies du sort, le déploiement multiple par la polyphonie totale des points de vue. À la manière du documentariste Frederick Wiseman, et plus particulièrement de son immense Belfast, Maine (tentative tarée d’épuisement d’une ville entière, de ses gens et de ses rites), Cantor écoute tout le monde en même temps, et ramasse ce qui fait sens. Sauf que, bien entendu, ce n’est pas le réel qui défile devant sa cam, mais une fiction bavarde et un poil programmatique. Ainsi, en queue de comète, dans les réverbérations étourdissantes d’une langue éhontément dense, épuisante et comme habitée par une obsession d’épuisement de tout ce qu’elle évoque, Cantor remplace souvent l’infinie complexité de la plausibilité psychologique de ses exagérations américaines par des petites facilités métaphysiques, presque des clichés, peut-être dans une tentative de rester malgré tout, finalement, tangiblement lisible. Ainsi, il arrive parfois que, dans l’éprouvant plongeon dans le noyau d’une psyché tourmentée, germe la banalité, le générique, le robotique, la facilité, le dilemme binaire, et l’on s’agace de circonvolutions scénaristiques trop faciles à lire, à décomposer, un peu embarrassantes comme une mauvaise ligne de dialogue dans un bon film (je sais pas si vous avez vu American Gangster, mais pour situer, à un moment, un baron de la drogue du Triangle d’Or pose sa main sur l’épaule de Frank Lucas et lui délivre, en plein extase Kung Fu-esque, un vieux dicton chinois, enfin, vous voyez où je veux en venir). L’intrigue elle-même chute parfois, au hasard d’un détail du bas-côté, à quelques bonnes vieilles rengaines symbolistes fastoches (par exemple, un ancien chercheur en Physique idéaliste qui se met à bosser pour Microsoft à l’orée des années 80, ou deux icônes folles déguisées en guérillero Weathermen, ce genre), et c’est comme si l’Histoire était alors trop lourde pour les histoires du livre, comme si elle faisait ployer l’intrigue toute entière et la forçait à riposter par les clichetons.

Enfin, tout ça pour râler un peu, parce que pour le gros, le très gros, le très très gros de l’expérience, le lent, long, harassant récit de toutes les déliquescences de la révolution des 60 des utopies vers le sang, la came, la coiffure de Patty Hearst en 2005, les drames, les vies cramées, bousillées, c’est quand même plutôt fabuleux, brûlant, pleins de mystères qu’on essaye de percer à jour (les embrouillaminis judiciaires de la dernière partie du livre sont terribles) et suffisamment, largement dense pour que je sois absolument incapable de vous extirper une seule des 45 765 citations que j’ai recopiées dans mon moleskine en exergue décente de ce qui s’y passe, de ce qui s’y dit. Allez, en voilà quand-même une, assez vague pour avoir l’air d’en dire beaucoup

ARM YOURSELF OR HARM YOURSELF

ou, peut-être,

« the extra ooooomph for fear »

ou, sûrement, un énième infusion biblique, les Lettres Mortes contre les Lettres du Cœur dans le Grenier de la Lettre (vous connaissez les Lettres Américaines de Claude Richard, je suppute ? Non ? Oui ? Vous devriez.), d’une idéaliste criblée de balles en plein dilemme,

“And the hell of it is, you got on thing right (…), I can’t give the law to myself. I do have something written on my heart”. Hard to say why or whose law — the Talmud, (…) or the Whole That Makes Us, but this particular mitzvah whipped round in her blood. “I can’t sacrifice else to save my own life”.


Jay Cantor | Great Neck
Vintage | 2004 | 720 p.