L’aventure selon Lafargue


Les premières pages ont un fort goût d’aventure, celle des romans du XIXe siècle. Le 20 octobre 1854, un jeune marocain, solitaire et un peu paria, auquel un européen a enseigné la navigation, trouve en mer un navire baigné de sang où seul gît vivant un nouveau-né. À son bord encore, le corps de Bioulbex, ce même Français qui était devenu son ami et l’avait si chaleureusement traité. On dirait que Jérôme Lafargue n’a pas oublié les leçons d’un Stevenson, d’un Poe ou d’un Hugo — précision dans les détails techniques, violence et crudité des images, mystères en suspension, un style riche et ciselé, frôlant quelquefois la préciosité et jouant des clichés —, la mer porte aux élans et aux histoires, et c’est ce à quoi l’auteur convie son lecteur, au territoire Auriaba.

Cette entrée en matière, à peine une dizaine de pages, est essentielle, à la fois parce qu’elle joue le rôle de pièce de puzzle isolée dans une composition qui ne peut être complète sans elle (une spécialité de Lafargue) et surtout parce qu’elle inculque au roman toute cette fougue aventureuse en en orientant la lecture. En territoire Auriaba est un roman d’aventure, à l’instar des trois précédents mais peut-être plus encore que ceux-ci : une scène d’ouverture toute puissante, les rêves oraculaires d’un jeune surfeur prodige, une traque interminable dans les profondeurs de la forêt, les interprétations littéraires d’un illuminé généalogique et une île légendaire au large des Landes, voilà de quoi constituer un scénario riche et haletant, tendu dans à peine 180 pages.

Ainsi entre-t-on en Territoire Auriaba. Les chapitres alternent sans précision temporelle au départ, bien que l’action se passe à l’automne 2014, deux formes de récits qui se croisent et se superposent, mélangeant : d’un côté, Aupwean, dix ans, la planche de surf collée à la plante des pieds, orphelin de père — un militaire qui a sauté sur une mine —, file dès qu’il peut passer ses heures sur les rouleaux de l’Atlantique, en compagnie de son oncle Archibald et du rude La Serpe ; de l’autre, Archibald et La Serpe mène une chasse éreintante en forêt en concurrence avec gendarmes et milices locales, et dont la proie reste longuement énigmatique. D’un côté, les conversations et les monologues d’Archibald (c’est la voix du récit), déroule une chronique familiale stupéfiante, mâtinée de légendes locales et d’interprétations délirantes mais parfaitement concevables — leur date de naissance n’est pas le seul point commun entre Alphonse Allais et Arthur Rimbaud ! — ; de l’autre, la traque fonctionne comme un épisode fragmenté de tension et de suspens.

Entre enquête généalogico-littéraire et roman noir, Lafargue régénère le roman d’aventure tout en poursuivant ses expérimentations « métalittéraires », présentes depuis son premier roman L’Ami Butler (Quidam, 2007). En effet, s’il y a une obsession (en plus de celles de la forêt landaise et des histoires de familles) qui servent à Lafargue à organiser, cadrer et étendre l’imaginaire de ses livres, c’est celle d’une recherche constante pour explorer les limites entre réel et imaginaire, entre veille et rêve, entre vérité et fiction. Avec ce quatrième roman, l’auteur nous prouve à nouveau qu’il est un subtil conteur d’histoires, où le lecteur n’a d’autre choix que prendre une part active. Et bingo, je reviens de ma déception de L’Année de l’hippocampe. Poussons le bouchon : imaginons Enrique Vila-Matas réécrire L’Île au trésor, voilà ce que pourrait être En territoire Auriaba, rien de commun.


Jérôme Lafargue | En territoire Auriaba

Quidam | 2015 | 188 p.


par Antonio Werli

Co-fondateur du Fric Frac Club et ancien libraire, Antonio Werli a dirigé la revue Cyclocosmia dont les dossiers thématiques portent sur les œuvres de Thomas Pynchon, José Lezama Lima et Roberto Bolaño. Cabriolant entre espagnol et italien, il a fait le serment, le malheureux, de gagner sa vie en ne traduisant que des micro-fictions échevelées ou des terrorisants romans-monstres.


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